Mon coup de gueule d’hier m’a finalement fait du bien. J’ai un peu plus bougé aujourd’hui.
Quelle idée m’a pris de fouiller la table de nuit de Monique ? Je n’y avais pas encore touché. Et là, j’ai trouvé, soigneusement rangée dans le fond, ma correspondance reçue pendant ma détention. Pourquoi était-elle là, à portée de sa main ? L’a-t-elle relue pendant ces derniers mois ? Pour ma part, j’aurais bien été incapable de dire où ces lettres étaient rangées. Si je les avais seulement gardées... J’y faisais allusion dans ce billet sur mon père.
Rangées par ordre chronologique, je suis très vite tombé sur les missives en question échangées avec mon paternel... Y compris le double de ma propre lettre. Je les ai relues. Gros serrement au cœur. J’avais, ancré au plus profond de moi, le souvenir d’une réponse sèche, sévère, mordante. Je ne retrouve que le courrier d’un homme abattu, désespéré, torturé, qui n’a rien compris, qui ne comprend rien...
Que n’ai-je relu ces lettres plus tôt, de son vivant ? ...
J’ai choisi de vous laisser juge. L’incommunicabilité des " coming-out " est toute là, je trouve.
Fleury, le 10 octobre 1978
Papa,
Je te demande de rester calme, de lire cette lettre jusqu’au bout avant de réagir. Je sais qu’elle va te faire très mal, et je ne m’y résous que parce que les circonstances ne me permettent pas de faire autrement, et qu’il ne m’est pas possible de laisser seule Monique face à toi. Même si elle te racontait des histoires au téléphone, tu ne tarderais pas à trouver mon absence étrange, et peut-être t’inquièterais-tu inutilement sur ma santé, ou sur autre chose. Non, je ne suis pas malade, non, je n’ai pas quitté Monique.
Depuis le vendredi 6 octobre, je suis incarcéré à la prison de Fleury Mérogis. Non, je n’ai pas commis de crime, ni aucun autre acte crapuleux. Ce qui m’a conduit ici est la même raison qui, il y a treize ans avait motivé ma tentative de suicide. Oui, Papa, tu as bien compris, je suis poursuivi pour avoir joué à touche-pipi avec des jeunes et pour incitation de mineurs à la débauche. C’est quelque chose qu’ " on " ne pardonne pas à un éducateur du Ministère de la Justice.
Sensibilisé par tes réactions épidermiques contre des Charles Trenet et autres Mourousi, je sais que tu ne me pardonneras pas davantage. D’autant qu’à tes yeux se rajoute un autre crime, peut-être le plus grand, celui de faire souffrir Monique et les enfants.
Je ne chercherai pas à me justifier, je n’en ai pas envie. Je n’ai pas honte, Papa, d’être ce que je n’ai pas choisi d’être. Je ne te demande que d’être convaincu, quoi que l’on dise, que jamais, tu m’entends, jamais, je n’ai abusé d’un jeune, jamais je n’ai fait fi de ce profond respect de la personne humaine qui a guidé toute ma vie. Jamais je n’ai profité de ma profession pour séduire un adolescent qui m’était confié. Tu sais bien que je porte trop haut l’opinion que j’avais de la fonction éducative pour seulement l’imaginer. Tout cela, Papa, je te demande de le croire. Le reste n’est que l’affaire de moi-même face à ma conscience. Ça ne regarde que moi seul, avec Monique.
Comme j’aurais voulu n’avoir jamais à te parler de tout ceci ! Je te sentais tellement heureux depuis mon mariage. Je te sentais tellement rassuré à chaque naissance de mes enfants. Nous n’avons jamais reparlé, ni fait allusion à quoi que ce soit, depuis le drame de Tarbes.
Pourquoi t’aurais-je confié nos difficultés de tous les jours à Monique et moi pour construire NOTRE vie ? J’ai eu une immense chance, que m’envieraient tous ceux qui, comme moi, ont tiré le mauvais jeton ; j’ai rencontré une femme merveilleuse qui m’aime, qui m’aime pour moi, tel que je suis.
Quels que soient tes sentiments à mon égard, je te supplie d’être bon pour elle. Elle et les enfants ont été, restent ma seule raison de vivre et d’espérer. Le sort lui fait traverser une crise effroyable. Continue à l’aimer comme ta fille. Elle le mérite plus qu’aucune autre.
Dans mon malheur, j’ai tout de suite pensé à Maman. Je suis heureux qu’elle soit partie en emportant l’image de mon bonheur. Elle connaissait mes souffrances, mais avait été tellement heureuse en connaissant Monique. Si tu le veux bien, dépose pour moi quelques fleurs sur sa tombe. Peut-être ne pourrai-je jamais venir m’y recueillir. JC était venu à la maison le dimanche précédent mon arrestation. Il a dû te dire ce que nous pensions par rapport au monument. Pour S. et lui, fais ce que tu juges bon de faire. De toute façon je ne pense pas leur imposer de nouveau ma présence, même si j’en avais l’occasion. S. a le cœur de Maman. Je sais qu’elle comprendrait. JC ne m’a jamais aimé. Il ne sera sans doute pas étonné de ce qu’il avait toujours soupçonné. Quant au reste de la famille... Je ne reviendrai pas à B... .
Je m’étais toujours retenu de crier au monde son injustice par pudeur pour notre famille. La loi dans son aveuglement m’a enlevé toute raison de retenue. Je ne renierai pas ce qui a été ma vie. Avec mes faibles moyens, je dirai que chacun a le droit de vivre la sienne. Non, je ne me tairai pas. Si, par quelque hasard, certaines de mes paroles venaient à tes oreilles et te choquaient, te faisaient mal, ne m’en veux pas. N’est-ce pas toi qui m’a inculqué cet esprit de lutte pour la justice, ce militantisme combattant pour les causes que l’on croit justes ?
... ...
Voila Papa. Je ne te dirai jamais assez combien je souffre d’avoir dû te parler de cela. Je t’en supplie fais face. S’il t’arrivait quelque chose maintenant, je ne me le pardonnerais pas.
Ton fils, qui t’a toujours aimé, et profondément respecté,
Boby.
Et je recevais la réponse ci-dessous, de nombreux et longs jours après... (Tout mon courrier, entré et sorti, passait par le bureau du juge d’instruction, comme celui d’un dangereux malfrat...)
B...., le 26 octobre 78
Mon cher Boby
Je n’ai pas besoin de te dire que ta lettre a été un coup de massue. Depuis trois jours que je l’ai reçue, je l’ai lue dix fois. Je n’ai toujours pas compris grand chose. Je vais sans doute te paraître borné, mais je suis d’une autre génération. Pour moi, l’homme ET la femme. On peut se tromper de femme, mais pas de sexe.
Tu me parles de cette histoire de Tarbes. Mais pour moi c’était fini, et je n’avais pris cela que pour des gamineries. Je suis toujours allé dans la vie avec des œillères, droit devant moi..
Oui, ton mariage m’avait complètement rassuré ! Mais Boby, si ton penchant (que je n’arrive toujours pas à comprendre) est aussi fort que tu le dis. Pourquoi avoir mis une femme dans la peine et les difficultés ? Pourquoi avoir trois enfants ? Et cet été tu disais que si tu en avais les moyens vous en auriez un autre. Je t’ai jugé inconscient, mais là se sont arrêtées mes déductions. Je ne comprends pas. Je ne te condamne pas. Je ne t’accuse pas. Je ne comprends pas. Tu me parles des Trenet, Mourousi et autres Chazaud. Ils avaient mon mépris, mais eux, ils sont restés célibataires.
Dans mon esprit bien troublé, une idée : Monique et les enfants. Que vont-ils devenir ? Monique tiendra-t-elle le coup ? Si je comprends ta lettre tu penses être là pour longtemps. Je me rappelle que Trenet, malgré tous les pistons, en avait pris pour deux ans.
Tu me demandes de ne pas rejeter Monique. Mais pourquoi ? Elle n’est pas responsable, et elle a le mauvais rôle.
Tu me fais une grande tirade pour me dire que tout le monde a le droit de vivre sa vie. Sa vie, oui, bien sûr. Mais pas disposer de celle des autres. Aussi tu peux dire à Monique qu’elle est ici chez elle, qu’elle peut me demander tout ce qui est dans mes moyens. Je ne peux pas grand chose malheureusement. Je la recevrai toujours comme ma fille.
Quant à S. que j’ai eu au téléphone hier au soir, je n’ai rien dit. Je verrai plus tard. JC vient pour Toussaint. Je pense que je ne dirai rien pour le moment, je veux comprendre un peu mieux la situation. Tu dois me trouver bien borné, aussi éclaire un peu ma lanterne en appelant un chat un chat.
Tu portes des jugements sur l’affection de ton frère et de ta sœur, mais es-tu sûr que tu avais toujours raison ?
Boby, ma lettre doit être bien décousue, mais je n’arrive pas à avoir de l’ordre dans mes idées.
Ta lettre a mis six jours pour arriver. Si celle-ci met aussi longtemps, tu dois penser que je t’ai abandonné.
Je te laisse, Boby. Je t’embrasse très affectueusement et reste ton père très affectueux.
Papa.
Nous n’en avons jamais plus reparlé. Jamais. Tous les ans nous passions un mois à B.... auprès de lui. Mais nous ne sommes jamais revenus sur la question...
J’ai dit que je vous laissais juge. Je précise quand même que les " gamineries " ont été faites par un jeune homme de vingt ans qui a essayé, au travers de ce suicide, de faire son coming-out...

Je pourrais dire que mes parents avaient une éducation libérale, en avance sur leur temps. Les enfants étaient considérés comme des personnes responsables, ils leur
faisaient confiance, ils respectaient, le plus souvent, leurs choix. Image presque trop idyllique...