Je n'ai pas envie de commenter... Le texte se suffit à lui même.
C'est dans cet état d'esprit que le 1er août 1970 j'étais incorporé dans un régiment du Train Aéroporté. J'avais vainement tenté d'obtenir un poste dans la coopération lorsque je vivais avec mon ami. Une enquête sur mes activités politiques m’avait enlevé toute chance. Être objecteur de conscience supposait pouvoir assurer sa subsistance pendant deux ans. C'était impensable en ce qui me concernait. Et puis tout m'était égal. Être là ou ailleurs...
Je partais donc endosser l'uniforme et coiffer le béret rouge, la tête pleine des histoires salées racontées par mes compagnons de drague. Beaucoup disaient avoir connu leur première aventure dans les chambrées et les douches collectives des casernes. D'autres assuraient avoir vécu de nombreuses liaisons. L'isolement des malheureux bidasses était capable parait-il de tourner la tête du gars le plus farouchement hétérosexuel.
A défaut de trouver la paix et le bonheur, je comptais donc bien m'amuser pendant cette année gaspillée à jouer au soldat. Je m’étais promis de m’assumer et de ne rien cacher de mes goûts, disons éclectiques, afin de ne manquer aucune occasion. Le sort en déciderait autrement.
Dans les casernes au régime sévère et à la promiscuité trop grande, des liaisons pouvaient peut-être prendre naissance. Tout dépendait aussi des caractères et des personnalités ainsi rassemblées. Toujours est-il que pour ma part, je ne connus pas la moindre amitié, la moindre caresse furtive.
L'uniforme m'allait bien. Mes 1m84 et mes 85 kilos étaient mis en valeur par la tenue de combat ou la veste cintrée. Encore moins qu'avant, on n'avait envie de venir me chatouiller le bout du nez. Et parfois en m’essayant à l’humour, je me demandais lequel de ces beaux compagnons oserait me faire la moindre allusion ou la moindre proposition ! D'autant que, finalement figé dans la carapace du monsieur-particulièrement-bien, je me gardais de laisser lire dans mes yeux ou sur mon visage le désir violent qui m'assaillait devant un camarade troublant d'arrogante jeunesse et de virilité exubérante. Malgré moi, malgré mes intentions initiales, j'étais incapable de présenter l'image la plus dévalorisée de mon personnage.
Je réagissais à la bêtise militaire, je redevenais le contestataire habituel, je prenais la défense des jeunes paumés devant l'autorité bornée des sous-officiers. Là plus qu'ailleurs, je ne parvenais pas à faire oublier que j'étais éducateur. (Et, en conséquence, insoupçonnable d’une quelconque perversion !)
Aussi, affectivement, je me repliais de plus en plus sur moi-même, m'enfermant avec mes obsessions et mes désirs inassouvis dans une gangue de platitudes et de fausse jovialité. Le couvercle aussi hermétiquement clos, la bouilloire n'aurait pas tenu plusieurs mois sans exploser. Contradictions, isolement, dégoût, incompréhension, insécurité. Voila ce que ma marginalité m'avait donné comme paquetage lorsque je me retrouvais à l'armée. Je ne croyais plus au bonheur. Les dents serrées, je pensais que je ferais toujours face aux mêmes difficultés, au même désespoir.
Pourquoi alors continuer à vivre ? Parce que, même lorsque l'on ne croit plus à rien, mais vraiment plus à rien, il y a toujours tout au fond de nous, bien cachée, bien enfouie sous des montagnes de déceptions, une petite, une toute petite lueur d'espoir. Nous l'ignorons, mais elle est là, elle nous retient en vie. A la première occasion, elle est prête à surgir, à se développer, à devenir un brasier à notre insu.
J'étais à bout, vaincu, minable polichinelle animé artificiellement. Aurais-je pu me douter que brutalement, par surprise, l'Amour m'envahirait tout entier quelques semaines plus tard ? Que je me livrerais à lui pieds et poings liés, sans l'ombre d'une hésitation, comme un adolescent à son premier coup de foudre ?
Je consacrais mes permissions à encadrer des stages du Mouvement. La ferveur du militantisme éducatif me permettait de tenir le coup.
J'y retrouvais des amis, la joie simple et saine d'une vie collective mixte et de qualité. C'était indispensable pour que je survive. Pour la permission de Toussaint, je me précipitais vers ma bouée de sauvetage. Je remontais dans la région parisienne pour encadrer un stage. Nous profitions des quelques jours de vacances scolaires pour réunir des stagiaires de l'année précédente. Cette session de perfectionnement était l'occasion de retrouvailles et d'échanges sur leurs expériences récentes. L'ambiance y était encore plus décontractée et chaleureuse que dans les stages de formation. Les jeunes revenaient de leurs séjours d’été avec pleins d'images de soleil et de gaieté. Je me plongeais dans cette atmosphère comme dans un bain de jouvence. Je m'y lavais de toute la bêtise, de toute la médiocrité qui collait à ma peau.
Un soir, alors que nous sortions de la cuisine pour rejoindre les autres, je passais mon bras autour de ses épaules pour je ne sais quelle confidence. Elle se dégageait brusquement, comme si je l'avais brûlée. Je restais interdit. Je recevais ce rejet comme un soufflet. Même un lien privilégié et pur m'était donc interdit ? Je ne réussissais qu'à provoquer de la défiance, peut-être même du dégoût ? Je reprenais mes distances, meurtrit.
Dans les minutes qui suivirent, Monique avait repris son attitude habituelle faite de gentillesse et d'aimables attentions. Pour mon esprit torturé, une autre explication de l'incident se dessinait. Sous cette image rigide et prude de la jeune fille sévère, il devait y avoir un cœur à vif, sans aucun doute lui aussi martyrisé. Peut-être n'aimait-elle pas les hommes ? Qu'importait d'ailleurs la cause exacte de ses malheurs. Je me sentais plus proche d'elle, et dès lors, je veillais à ne plus avoir le moindre geste qui puisse remettre en cause la qualité de nos échanges. Notre affection se renforçât au fil de ces quelques jours.
Je retournais dans ma caserne, attendant une nouvelle permission suffisamment longue pour pouvoir encadrer un nouveau stage. En janvier, nous organisions des sessions spéciales pour les élèves maîtres des écoles normales. Stages réputés difficiles. Ils faisaient partie intégrante du cursus scolaire, et nombre de stagiaires les subissaient à contre cœur, faisant preuve d'une inertie déprimante. Mais c'étaient des cœurs et des esprits à conquérir, et ce furent parfois des séjours d'une rare intensité et d'un grand enrichissement pour l'équipe d'encadrement. Cette dernière était d'ailleurs difficile à constituer, le séjour se déroulant en période scolaire. Je pus me libérer et venir seconder l'équipe de permanents. Le stage avait lieu dans la colonie dont Monique était l’adjointe de Direction pendant l'été, son Directeur étant l’actuel chef de stage.
Vers la fin du séjour, elle nous fit la surprise de nous rendre visite à son retour d'une session de réflexion dans le midi. Son arrivée suscita en moi une bouffée de joie qui me surprit. Il était impensable qu'elle eut pu faire ce long détour pour moi. Un passage dans sa colo, pour saluer son directeur et collègue était tout à fait naturel. J'éprouvais cependant un petit pincement au cœur, j'essayais de l'accaparer, de l'inviter à ma table pour les repas, de discuter longuement avec elle.
Dans quelques jours, j'allais avoir un problème pour mon retour sur Paris. Elle me proposa de venir me rechercher. Je ne voulais pas la déranger, lui faire faire des kilomètres pour rien. Mais ce n'était pas un problème. Elle connaissait le chemin. Elle pourrait ramener directement du matériel aux bureaux. Cela rendrait service aux copains. Elle était gentille, je la trouvais vraiment sympa. Une bonne copine, quoi.
Sur le chemin du retour, nous parlions de tout et de rien. Parfois de longs silences me rendaient mal à l'aise et j'essayais de les rompre rapidement. Je commençais à percevoir que quelque chose passait entre nous, j'essayais de rejeter au loin des illusions trop faciles et de ne pas me laisser envahir par la peur sourde que je sentais monter.
Lorsque je séjournais à Paris, une amie me prêtait une chambre de bonne. Je pouvais passer trois ou quatre jours dans la capitale avant de redescendre dans ma caserne. Monique me proposait de profiter de son canapé-lit le premier soir. Le lendemain, je pourrais rejoindre la chambrette. J'hésitais, j'étais gêné d'abuser de sa bonté. La crainte d'enclencher un mécanisme que je serais incapable de maîtriser était pour beaucoup dans ces tergiversations. Fataliste, j'acceptais finalement la solution qu'elle me proposait.
Après le repas, nous avions continué notre conversation à bâtons rompus. Elle était dans le fauteuil, je lui faisais face assis sur le canapé. Nous parlions, nous parlions... Monique ne semblait pas vouloir se coucher. Je sentais la peur panique tant redoutée m'envahir lentement, lentement. Deux, trois heures du matin. Ni l'un ni l'autre n'osait prononcer les mots fatidiques "lit" et "dormir". Elle était adorable, blottie dans ce fauteuil, emmitouflée dans son grand châle, les yeux agrandis par la fatigue. J'avais envie de la prendre dans mes bras, de la couvrir de baisers, de la cajoler. Je comprenais bien qu'elle attendait un geste, un mot de moi. Mais quoi ? Comment ? Si je me trompais ? Si j'allais être maladroit, incorrect ? Si elle me repoussait ? Je ne savais pas, je ne savais plus. Eprouvais-je du désir ? Et elle, qu’attendait-elle au juste ? Était-elle amoureuse de moi ? N’envisageait-elle qu'une satisfaction physique ? Non, ce n'était pas possible. Comme ce n'était pas possible qu'elle puisse me désirer ou m'aimer. Personne ne m'avait jamais vraiment aimé.
Que pouvais-je avoir de désirable, assis gauchement sur le bord du canapé ? La panique me gagnait de plus en plus. J'avais de la peine à cacher le tremblement de mon corps tout entier. Je fuyais son regard que je sentais doucement posé sur moi. N'en pouvant plus, je me réfugiais dans les toilettes...
Lorsque je revins dans la salle de séjour, Monique était allongée sur le canapé, le visage caché par ses magnifiques cheveux savamment déployés en auréole. Je restais interdit, immobile. Elle ne bougeait pas davantage, comme endormie.
Comme elle est belle ainsi, le corps langoureusement abandonné, ses cheveux frémissant au rythme de sa respiration. J'ai l'impression que mon sang m'abandonne. J'ai froid. Je tremble. Que faire ? Que dire ? Je m'approche d'elle, m'agenouille auprès du canapé. D'une main tremblante je caresse sa chevelure soyeuse. Je dégage son visage. Elle me sourit, les yeux fermés, abandonnée.
Je l'embrasse, cherche ses lèvres. Nous n'avons pas prononcé un seul mot.
... ... ...
De sentir son corps chaud et sensuel contre le mien, la fraîcheur de sa bouche, la chaleur de ses mains sur mes épaules, tout mon être s'enflamme, et une violente érection crispe tout mon corps. Dans mon cerveau bouillonnant, les idées s'enchevêtrent, s'entrechoquent. Je bande ! Je bande ! Je la désire tellement fort ! Je "pourrais". Maintenant. Il faut que nous fassions l'amour maintenant, tant que je peux. Si je réussis, je suis sauvé, je n'aurai plus de doute, les hantises seront écartées et tout redeviendra facile.
... ... ...
Dans le canapé-lit trop grand pour moi tout seul, je reste rêveur, envahi de tristesse, pendant que Monique s'endort dans la pièce voisine, blottie dans son lit de jeune fille. Encore une fois j'ai été au-dessous de tout. Je sentais bien qu'elle avait envie de mon corps. Aucun mot n'est finalement nécessaire pour exprimer de tels sentiments.
Qu'ai-je donc fait pour qu'elle se refuse, pour qu'elle me quitte si près d'un grand bonheur ? Lui ai-je fait peur en me montrant trop brutal ? Mes caresses lui ont-elles déplu ? Allons, je dois bien me rendre à l'évidence, je ne sais que gâcher ce qui est beau et pur.
Je rêve d’un amour sincère et tendre, et lorsqu'il se présente je me comporte en goujat. Dans les instants de sa découverte je me laisse envahir par mes problèmes personnels et par mon obsession du sexe. Je me dégoûte.
Comme après chaque stage, je suis épuisé de fatigue. La nuit est bien avancée. Le sommeil me surprend dans mes réflexions sans que j'aie pu répondre à mes interrogations, ni décider de ma conduite au réveil.
... ... ...
Je la regarde se blottir contre moi, les yeux fermés, un sourire paisible détend son visage encore coloré par le plaisir. Je dévore du regard ce corps nu, tendre, chaud, langoureux, parfait, frémissant encore des sensations violentes qui nous ont réunis. Qu'elle est belle ! Comment aurais-je pu ne pas la désirer, mon esprit déjà totalement conquis par sa personnalité ? J'observe, comme une chose étrange, le contraste de mon bras velu posé en travers de son buste à la peau si fine, si satinée. C'est beau, c'est sensuel. Ce bras est bien le mien, il a enfin trouvé sa vraie place. J'attire Monique, je l'enlace, la serre fort.
Tout s'est passé sans que je sache trop comment, sans que je sois tant soit peu maître des événements. La retrouver dans son petit lit, l'embrasser, l'enlacer, éprouver un désir puissant et incontrôlé, l'entraîner vers le canapé, faire l'amour. Longtemps. Découvrir un plaisir familier à effleurer le satiné de sa peau, promener mes lèvres sur chaque millimètre d’un buste ferme en m’étonnant de sa sensualité, glisser le long d’un ventre ferme et plat, laisser ma bouche et ma langue découvrir pour la première fois des monts et un sexe inconnu. L'ivresse du plaisir de contrôler la jouissance de l’autre. L’étonnement de découvrir et d’aimer une pratique finalement pas si éloignée de la fellation. La volonté de lui donner plus. Ne plus savoir si c’est elle qui m’a attiré ou si j’ai voulu la prendre. Ne pas avoir eu un seul instant à me poser la question d’être ou non " à la hauteur ". L'explosion quasi simultanée de nos deux jouissances qui nous laissait tous deux anéantis. Tout cela s'est passé hors de ma conscience, naturellement. Sans que je puisse prononcer un seul mot. Monique n'a rien dit non plus. Mais la qualité de son abandon, de son don de soi, ont parlé pour elle. Je ne doute plus de rien. Ni de moi, ni de son amour. Et ces mots viennent, maintenant, facilement sur mes lèvres :
- Je t'aime, mon amour, je t'aime !
L'amour, le bonheur naissant, m'assaillaient par surprise. Ils m'envahissaient d'autant plus pleinement que j'en étais arrivé à ne plus croire en rien. L'espoir le plus fou, les rêves les plus débridés succédaient au désespoir résigné. Du coup, tout me semblait évident, facile, naturel. Après avoir douté de tout, je ne doutais plus le moins du monde.
La situation était claire, nous nous aimions, et nous n'avions vécu que dans l'attente de cet instant. Nous étions arrivés au port. Il n'était pas utile de réfléchir, de s'interroger. Il suffisait de vivre, le plus intensément possible, cette plénitude toute neuve qui était l'aboutissement naturel de nos destinées.
Je m'installais dans cette assurance. Et du même coup chez Monique. Sans chercher à voir plus loin, en refusant inconsciemment de m'interroger sur l'avenir. Je recommençais à vivre comme finalement j'avais toujours vécu, au jour le jour.
Je ne voyais pas que l'éclosion même de cet amour contenait en germe toutes les difficultés qui pouvaient le briser. Mon passé, si pénible. Celui de Monique, que j'ignorais, qui n'était certainement pas tout rose. Et surtout, surtout, notre incapacité à formuler nos inquiétudes, nos interrogations, nos états d'âmes.
... ... ...
Pendant plus de vingt-cinq ans, j'avais vécu replié sur moi-même. Je ne me rendais pas compte de la situation. Nous étions passés du statut de collègues de travail, ou plus exactement de camarades de combat, à celui d'amants, sans avoir échangé une seule phrase... Mon manque d'expérience m'empêchaient de voir ce qu'il pouvait y avoir d'étrange dans ces circonstances. La question de savoir si c'était moi qui l'avais conquise ou le contraire, ne se posait pas. Seul comptait le moment présent. Et la joie qui s'y rattachait.
Tête baissée, je continuais à foncer dans la vie. Celà peut sembler étrange et brutal, mais je me sentais sûr de mes sentiments. Je ne pouvais donc pas douter des siens. Je ne faisais pas de projet. Je vivais simplement ce qu'au fond de moi j'avais toujours attendu. Il ne faisait aucun doute que nous vivrions ensemble, que nous aurions des enfants, que le bonheur ne nous quitterait plus.
Après ces quelques jours, chaque fois que je le pouvais, je remontais chez Monique. La plus petite permission valait le long voyage en train de nuit pour passer quelques heures avec elle.
Je me blottissais dans la vie de couple comme dans un cocon bien douillet.
Prendre mes distances et essayer de regarder objectivement notre situation aurait pu me faire peur. Je fermais les yeux et me laissais bercer par la douceur de l'instant présent.
