Je suis mal aujourd’hui. Et
cela me fiche en rogne. J’en ai marre de ce ressenti en dents de scie. Un jour avec, un jour sans. Un sourire, un coup de poing dans la gueule. Un
peu de positif pour mieux mettre en valeur le délabrement du personnage. Le bout du rouleau, est-ce que ça a vraiment un sens ?
Bon, voila. Ça c’est fait. Lorsque mes dents grincent, mes yeux sont
moins embués de larmes et je peux essayer de recommencer à avancer. Reste juste un petit handicap : l’envie de fumer devient par moments difficilement surmontable. Dans l’immédiat, je tiens.
Jusqu’à quand ?
La soirée de jeudi a vraiment été chaleureuse. Arrivant après quelques
jours de forte tension, elle m’a quelque peu aveuglé. J’en ai presque oublié certaines souffrances silencieuses, mais lancinantes. J’ai voulu ignorer le creux de vague qui a naturellement suivi.
Ce matin, j’ai continué à nier. Je suis sorti pour faire semblant de faire « mon petit tour ». Qui sait comment j’aurais réagit, si j’avais rencontré l’opportunité de quelques
galipettes ? Mais il n’y avait pas un chat. Ni noir, ni gris. Je me suis effondré. Liquéfié. Contrairement à souvent, cela ne m’a pas soulagé. Finalement je suis rentré en catastrophe et me
suis replié dans la solitude de mon bureau. J’ai été incapable d’écrire. Je devais me donner un peu de temps. A cette heure, au lieu de faire la sieste, je vais m’essayer à débroussailler un peu.
Dire. Verbaliser. Monique et moi étions convaincus que c’était la seule solution, quel que soient le problème et son intensité.
Je dois revenir sur les événements
récents, si je veux espérer être intelligible.
Lundi, ils étaient toute une bande, au rez-de-chaussée. Partis pour
faire la teuf. Mon Ch’Ti et moi nous sommes repliés à l’étage. La sauce aigre-douce était en train d’épaissir. Je reprocherai entre autres à mes locataires de ne pas être venus nous chercher pour
participer au barbecue que j’avais initié… Mesquinerie. Bref.
Je me doutais qu’ils y passeraient une bonne partie de la nuit, et je
décidais de garder Eric avec moi, oui, il s’appelle Eric mon p’tit Ch’Ti. Nous avons mangé en tête à tête, sympa, et nous sommes couchés tôt, allez savoir pourquoi…
Ah ! Je devrais aussi dire le contexte, après le repas de midi,
Eric s’était lancé dans un ménage de détail de la cuisine. Plaque chauffante, four, microondes, tout y est passé. Et il en était fier. Faut dire. Impeccable. Je ne me noie pas dans les détails.
Ceux-ci ont une grande importance.
Sexuellement, je crois que ce garçon est insatiable. Enfin, je pense.
J’espère. Je préfère croire. Sinon ce serait insupportable pour moi. Nous avons fait l’amour. Rien d’extraordinaire dans ces circonstances. Après le matin, la sieste, un petit coup en passant
dans l’après-midi entre deux démarches… Après tout, rien encore, là, d’extraordinaire. Il est jeune. Si je draguais des papys je n’aurais pas ces … Contraintes ?
Je me lève souvent la nuit. Petits soucis liés à l’âge… Mais je ne sais
pas… Eric était réveillé à chaque fois ! Et attendait que je l’apaise. Rigolez, rigolez ! Grassement, si vous voulez. Je ne riais pas. Je ne riais plus. Car à chaque étreinte, il ne
cessait de murmurer à mon oreille, sur tous les tons
- « Je t’aime ! Ah ! Boby, je
t’aime ! »
J’ai eu une peur panique. J’ai eu la nausée. J’ai eu des vertiges. Ces
mots ne sont pas anodins pour moi.
Des mots dits, murmurés dans ce lit. A la place du mort. Ce fut
insupportable.
Monique me reprochait parfois de ne pas, de ne plus lui dire que je
l’aimais. A chaque fois je lui demandais ce que je disais d’autre, lorsque j’affirmais que je ne pourrais pas vivre sans elle ?
Elle s’emportait parfois. « Mais je le sais que tu m’aimes !
Tu me le prouves à chaque instant ! Mais tu ne comprends donc pas que j’ai besoin de t’entendre me le dire ? Une femme revit, avec ces attentions
là ! »
Ces mots, « Je t’aime », m’ont toujours fait peur. Je ne sais
pas pourquoi. Lorsque Monique les prononçait, j’avais peur qu’elle ne soit pas sincère, qu’elle me le dise pour m’illusionner. Ce ne pouvait pas être
vrai, puisque je n’étais pas aimable ! Lorsqu’ils venaient naturellement sur mes lèvres, ma gorge se nouait. J’avais peur de ne pas être totalement sincère. De trahir, quelque part.
Lorsque je disais « je ne pourrais pas vivre sans toi », je ne mentais pas. J’étais totalement et profondément convaincu que je ne lui
survivrais pas, ou qu’alors, les battements de mon cœur ne seraient plus « vivre ». Mais aimer ! C’est une telle perfection ! C’est un tel absolu ! Comment pourrais-je oser prononcer ce mot après avoir culbuté un éphèbe dans la forêt de Sénart ? Comment pourrais-je prétendre l’aimer, alors que je ne la
rendais pas parfaitement heureuse, à chaque seconde de sa vie ?
On n’a le droit de dire que l’on aime que dans la seconde avant de
s’enfoncer un poignard dans son cœur. Le mot absolu. Le reste n’est que cul, et trips divers et variés.
Vous croyez que j’ai besoin d’un psy ?
Et ce garçon, ce malheureux Eric ! Adorable, mais simple. Pour ne pas dire limité. Un beau
corps, mais une cervelle creuse…
Non ! Non ! Car je sais, il m’a dit toutes ses souffrances.
Enfant abandonné. Adopté par une famille rustre, avec un nouveau père brutal et autoritaire. Rejeté et à la rue dès ses dix-sept ans. Déscolarisé. Esprit en jachère. J’ai toujours refusé les
jugements sentencieux. Mais je suis trop lâche et trop vieux pour pouvoir l’aider à se reconstruire. Je n’en ai certainement pas les compétences.
Et puis merde ! Je dois le dire ! J’ai eu peur. Très peur. Et
j’ai fuit.
Dès l’ouverture mardi matin, j’ai joint Emmaüs. Il n’y avait plus de
place, mais j’ai fait un esclandre jusqu’à ce qu’ils acceptent de l’accueillir. Je lui ai acheté un sac à dos. Je lui ai donné des vêtements en bon état. Je l’ai équipé, gâté, choyé. Et
abandonné. J’ai même refusé de faire une dernière fois l’amour avant de le conduire au centre d’hébergement.
J’ai honte.
Jeudi midi, il m’a prévenu que, comme aucune place ne se libérait,
Emmaüs l’envoyait dans un autre centre à une centaine de kilomètres. Je l’ai rejoint à la gare. Je lui ai sourit. J’ai positivé, hypocrite. J’ai remarqué que son sac à dos était moins tassé que
mardi. J’ai compris et vu qu’il avait réajusté ses pelures d’oignons. Je n’ai rien dit.
Je suis allé m’isoler dans les champs pour pleurer. J’étouffais de
honte.
Le soir j’étais entouré de mes petits marocains beaux et pétillants
d’intelligence.
J’ai ri. Privilégié l’insouciance. Et pleuré seul, dans la nuit, dans
mon grand lit vide.