Voilà bien une autre locution qui ne manque pas de me faire grincer des dents. Et combien
l’ai-je entendue depuis quatre mois ! Donner du sens. Comme l’on donne un petit coup de peinture pour rafraîchir un intérieur. Ou comme l’on ravale une façade pour essayer de faire oublier
la miteuse citée de banlieue où, en fait, rien ne change vraiment.
Je n’ai rien d’une citée radieuse ou sordide, mon cœur n’a rien d’un intérieur petit
bourgeois.
Donner du sens. Mais quel sens ? Pour aller dans quelle direction ? La vie
elle-même est un non-sens. Intégral.
Tout petit, je me suis trouvé confronté à ce dilemme. Dès l’instant où l’on se refuse à
croire en un au-delà, ou plus simplement à un après, à quoi peuvent bien servir nos capacités d’analyse et de réflexion qui nous différencient du reste de la gent animale ? A donner du sens
à des existences vouées à une désespérante banalité, à une inflexible finalité, à une incontournable animalité ? A nous permettre de fabriquer tout au long d’une existence inexorable des leurres successifs et souvent contradictoires ? Aller ainsi, de leurres en leurres jusqu’à ce
que l’heure sonne ? Tristesse du jeu de mots à la mesure de la misère de l’existence…
Ces perspectives étaient par trop affligeantes. Comme la vie s’accrochait à moi comme les
capitules de bardane aux pulls angora, je devais bien faire face. Ce qui me servait d’intelligence devait me permettre de transcender la banalité, de faire la nique à toutes les finalités de
l’existence, de jouer avec ma part animale… Pour ce qui est du sens, je refilais la patate chaude aux suivants : j’aurais des enfants, à eux d’en trouver un…
Dit de façon plus crue, je décidais très tôt de consacrer la totalité de mes capacités
intellectuelles à vivre. Quitte à sentir battre mon cœur, qu’il batte la chamade !
Je ne saurais dire exactement quand le vent a tourné. Je n’ai rien vu venir. J’avais
toujours fui les donneurs de sens. On me parlait futur, je répondais présent. Et puis un jour je constatais : ma vie n’avait toujours pas de sens. Elle avait une raison. Elle se prénommait
Monique.
La raison n’est plus. Et on me reparle de sens.
Mais il n’y a aucun sens à trouver. Il y a un vide à combler. Et il est
incommensurable.