Mardi 9 novembre
Mes guides ont tenu leurs promesses. Un peu plus, même. Ce qui leur manque en beauté et en séduction, ils le remplacent largement par une gentillesse bouleversante, et une attention de tous les instants. Bien entendu, ils sont heureux de se balader dans une aussi belle bagnole que je transforme en cabriolet le plus souvent possible. Mais ceci suffit-il à expliquer leur disponibilité, leurs prévenances, leur affection grandissante ? Pourquoi, Grand Dieu, faut-il que je tombe tout le temps sur des gosses qui me font craquer ? Là, je n’aurais jamais dû les rencontrer : Mes oreilles bourdonnaient des cris de prudence de tous, famille, amis, y compris d’autres maghrébins : « Méfie-toi de ces petits voyous, ce sont tous des voleurs en puissance qui n’attendent que l’occasion de te dévaliser ! ».
Je me fous les cris de prudence. Je me fous de la prudence même. Quel poids pourrait représenter quelque objet de valeur subtilisé, en regard de ces instants de rencontres riches et généreuses ? Que me voleraient-ils que je ne sois prêt à leur donner, sans aucune hésitation ? Ma vie ? Elle n’est que par eux, que par ces rencontres. Si elle pouvait leur être utile, je la leur donnerais bien.
Je pensais à tout ça aujourd’hui en roulant. J’aime ces enfants du monde. Ceux-là même qui sont pauvres, voire miséreux, mais pétillants d’intelligence, prêts à tout donner en échange d’un simple regard de tendresse. J’ai découvert que le « gardien de parking », à vingt-trois ans, ne parle pas un mot de français, et ne sait pas lire l’arabe : il est totalement illettré. Alors il s’accroche désespérément à son ami Dadi, qui à dix-neuf ans, est le chef incontestable du duo. Youssef rentrerait dans un trou de souris, si son ami le lui demandait. Vu son épaisseur, il le pourrait sans peine… Je me méfie de mon esprit tordu, mais au bout de ces deux journées, à les observer, je pense de plus en plus que le plus âgé est raide dingue du plus jeune. Bien entendu sans être capable de l’accepter et de le reconnaître, le cadet ayant une virilité débordante à laquelle les femmes (nos serveuses au resto, entre autres…) ne semblent pas indifférentes… (Tiens, ça me rappelle quelqu’un !)
Ces réflexions dites, pour ce qui est de la belle virée, hélas elle a tourné court…
Nous roulions, les cheveux dans le vent, malgré un orage menaçant. Nous avions pris un café au sommet d’une corniche, avec une vue imprenable. Nous revenions vers le centre d’Oran. Belle route à 4 voies qui borde le front de mer. La vitesse est limitée, et depuis que j’ai cette nouvelle voiture, je roule particulièrement prudemment… J’aimerais que l’on me félicite encore longtemps pour sa beauté ! Que m’a-t-il pris d’écouter Dadi m’encourageant à doubler un flot de véhicules particulièrement lents ?… J’ai doublé. Les autres n’étaient pas prudents sans raison ! Flashé à 79 km/h sur une voie limitée à 60. Malgré une tolérance de 9 km/h, c’était encore dix de trop ! Retrait du permis immédiat pour dix jours ! Et ici ce n’est pas le Maroc où quelque billet bien placé règle la plupart des problèmes… Nous avons passé le reste de l’après-midi de formalités en formalités pour récupérer le précieux document… Le fait que je prenne le bateau le lendemain les laissaient tous de marbre. Tourisme ? Connais pas ! Enfin, en grande partie grâce à Dadi qui ne cessait d’expliquer à toutes les autorités rencontrées que c’était lui qui m’avait demandé de doubler, j’ai enfin pu récupérer mon précieux bien. Dire que les algériens conduisent comme des casse-cous, en dénie de toutes les règles rudimentaires de prudence, est un euphémisme. Et sur une telle opération de contrôle les forces de l’ordre sont intransigeantes, pour ne pas dire bornées ! A côté du mien, les permis de conduire s’empilaient à une vitesse impressionnante ! Ce qui n’empêchait pas les conducteurs (moi compris !) de reprendre le volant sans permis ! Ah ! Cohérence des règlementations !
Il nous est quand même resté suffisamment de temps pour que j’emmène Dadi dans son village natal, où se trouvaient ses parents, et où il voulait récupérer quelques affaires. Dans cette petite bicoque faite de bric (ques) et de broc, j’ai été reçu avec toute la gentillesse et l’hospitalité qui me fait tant aimer le Maghreb… J’ai eu un peu de mal à convaincre les parents que je ne pouvais pas rester, prenant le bateau le lendemain…
Nous avons terminé la soirée dans ma chambre à imprimer toutes les photos qu’ils souhaitaient. Et ils prenaient goût à la chose ! Ils m’ont payé en affection. Je ne suis pas perdant.
Mercredi 10 novembre
Enfin le départ ! Enfin ? Mon visage est décomposé, les larmes ne quittent pas mes yeux. Mais, Nom de Dieu ! Pourquoi
suis-je autant émotif, pourquoi faut-il que je m’attache aussi facilement ? Dadi a tout compris. Il a décidé qu’ils resteraient avec moi jusqu’au dernier moment, et il me propose quelques
dernières petites virées. Chez ses parents, Dadi avait récupéré des lunettes de soleil, dont Youssef s’était immédiatement emparé, il ne les quittait plus. J’ai voulu lui en offrir une paire. Ils
m’ont conduit dans une sorte de marché couvert, rempli de boutiques de gadgets. Et là, mon gardien de parking a choisi, non pas des lunettes class ou flashies, mais des lunettes carrées, aux
verres blancs, vaguement loupes… En fait, il a
besoin de verres correcteurs, ce garçon ! Je comprends soudain pourquoi à
chaque photo avec flash il a les yeux fermés… Tout le reste de la journée il ne les a pas quittées, s’attardant devant toutes les glaces et vitrines qu’il rencontrait… C’en était émouvant. Pour
quelques €uros. J’ai eu de la peine à maîtriser mes glandes lacrymales. Je m’en suis voulu de comprendre trop tard, de ne pouvoir faire davantage.
Je devais être très tôt au port. Convoqué à 16h00 pour un départ prévu à 24h00. Le bateau n’était même pas arrivé de Marseille, encore bloqué par le mauvais temps. Une ou deux fois nous avons fait le va et vient entre le port et la ville, mais quelques personnes m’ont conseillé de commencer les formalités, si je ne voulais pas me retrouver à fond de cale ! Et c’est long, les formalités, je vous le dis ! Sur deux cents mètres ils m’ont fait ouvrir coffre et valises trois fois, sans compter que tous les véhicules passent au scanner ! Pas intérêt à avoir une souris passagère clandestine !
Et mes garçons, pendant ce temps ? Ils étaient sur la corniche qui surplombe le port, d’où ils suivaient la progression de mes démarches… De temps en temps ils me passaient un coup de fil pour me dire qu’ils me voyaient. Bien installés avec des copains, des cousins et… des packs de bière, ils sont restés jusqu’à ce que j’embarque, me demandant de mettre les feux de détresse pendant la montée de la rampe… « On te voit ! On te voit ! Maintenant on va partir. On se téléphone demain ! »
Jeudi 11 novembre
Mer très houleuse, le bateau gite pas mal, nous ne parvenons pas à dormir. Je dis « nous », vu que l’ « Algérie Ferries » m’a vendu un passage en cabine individuelle et que je me retrouve dans une cabine de quatre couchettes occupées. D’abord très colère, j’ai ensuite essayé de trouver du sens à ces rencontres imposées avec des « vieux » : ils ont au moins quarante ans !! Ils travaillent en Espagne, et font régulièrement le trajet. Fatalistes, ils m’expliquent que c’est toujours ainsi.
Une expérience comme une autre, après tout. Un petit regret quand même : dès les premières minutes sur le bateau, j’ai rencontré un jeune homme d’une rare beauté, une sorte de perfection virile. Le courant est rapidement passé entre nous, et s’il m’a d’emblée hotté toute illusion en me parlant de son mariage l’été prochain et de son trouble interrogatif à se voir attirer ainsi le regard et la sympathie des gays, il a visiblement passé avec plaisir les premières demi-heures de la traversée en discutant avec moi, confortablement installés au bar. Nous étions partis pour prolonger la conversation tard dans la nuit, si j’avais eu une cabine individuelle.
La tempête a dû se calmer au petit matin, comme les autres je me suis finalement endormi. Mais que le réveil fut difficile ! L’équipage a battu le rappel dès six heures, alors que nous ne devions accoster que vers huit ou neuf heures.
Passage à Alicante purement technique. Je n’ai pas envie de faire du tourisme. J’ai décidé de prendre immédiatement la route de Gibraltar, sachant trouver là-bas des ferries réguliers pour Tanger. Mais il y a plus de cinq cents kilomètres, et ma courte nuit a eu raison de moi. A mi-chemin, le port d’Almeria est une solution de repli : je sais qu’il y a des liaisons régulières vers Nador.
Confirmé. J’ai un bateau à minuit, qui me fait arriver au Maroc au petit matin. Cette fois, je prends un billet avec cabine partagée, et m’installe sur le parking pour dormir en attendant le départ. Le marchand de sable ne joue pas la chochotte : en deux temps trois mouvements, je suis un paradis des rêves. Réveillé par un adorable petit marocain qui passe plusieurs fois devant ma voiture avec un grand sourire… En fait, je finis par réaliser que j’ai comme voisin un fourgon transportant six hommes venant de… Tarascon ! A quinze kilomètres de chez moi ! Courir le monde ? Il est si petit ! Ce sont des travailleurs saisonniers qui ont « ramassé les fruits pour les français », et rentrent maintenant pour six mois au bled. Ils choisissent de traverser toute l’Espagne pour prendre le bateau ici pour des raisons évidentes d’économies. Quelques quarts d’heures de conversation sympathique. Le plus jeune a vingt ans et est beau comme un jeune Dieu. Comme par hasard. Comme par hasard aussi, il est de la région d’où son originaires les parents de Zig…
Voyage sans histoire, si ce n’est à l’arrivée la pinaillerie inattendue des douaniers espagnols qui veulent à tout prix vérifier le numéro du châssis de la voiture. Des fois que ce serait une voiture volée ? Ils me demandent d’ouvrir le capot. Mais je ne sais pas ! Ils finissent par l’ouvrir, et me demandent où est le numéro. Je ne sais pas. Eux non plus. Ils s’enferment dans les bureaux pendant près d’une heure, ma voiture toute ouverte, et moi qui piétine sans avoir pris de p’tit déj !
Mais…. L O L !! Je suis à quelques kilomètres du Maroc !
Le passage de la frontière est beaucoup plus sympa que l’année dernière à Tanger. A savoir.
Un temps splendide m’accueille. Quel dommage que je ne puisse pas ouvrir le toit ! (Impossible quand la malle est chargée). Je suis ivre de bonheur. Je ris et pleure. Je trouve tout beau. Je suis bien. Ce soir je serai à Fès. J’ai tout mon temps. Je prends les chemins buissonniers, chargeant à chaque occasion de jeunes autostoppeurs. Ils sont jeunes, donc j’en charge deux ou trois d’un coup, pour éviter toute équivoque. Ce sont de jeunes lycéens qui rentrent chez eux. Trois constats :
- tous ces jeunes sont beaux au-delà du dicible. Est-ce moi qui idéalise tout dans l’euphorie de mon retour ici ? Est-ce ce type de physique qui me trouble particulièrement ? est-ce une vie grégaire, sinon sauvage, qui leur donne cette pureté, cette tranquille aisance ?
- je n’en trouve pas un seul qui parle français. Pourtant là, je suis près de la côte méditerranéenne, et l’on m’avait dit…
- Je suis abasourdi par les trajets journaliers que font ces adolescents, pour quelques heures de cours : je les dépose en pleine campagne (sauvage et aride dans ces coins là) ou dans des hameaux de quelques maisons, à plus de vingt kilomètres de leur école.
J’ai décidé de reprendre une route plus directe, lorsqu’un jeune travailleur me fait signe. Il a entre vingt-cinq et trente ans. Des mains comme des battoirs, aux doigts longs et épais, un corps puissant et sensuel un visage très beau, hâlé par le soleil, barré par un immense sourire. Pas un mot de français, bien sûr. Je réussis à lui demander s’il travaille, et il me confirme, en me montrant les grands espaces, qu’il travaille là, et que c’est très dur. Il va dans la direction opposée de Fès, mais je décide de l’accompagner.
Pourquoi parler ? Je réussis sans peine à lui faire comprendre que je le trouve très beau, et sans hésiter, radieux, il donne son accord et s’offre à mes caresses ! Il me guide vers un chemin creux et tranquille. Il s’offre au-delà de mon attente : le travailleur agricole au corps puissant et merveilleusement imberbe cherche très vite à me rendre mes attentions, pour finalement s’offrir à moi ! Connement, je prends peur. C’est un peu trop pour moi, à quelques courtes heures de mon entrée sur le sol marocain. Il veut à tout prix m’emmener à l’hôtel pour mieux se donner. Timidité ou prudence instinctive ? Malgré les preuves qu’il ne mettra aucune réserve, je bats en retraite, et me contente d’un bref câlin. Il est déçu. Ai-je évité un piège ? Ai-je simplement rencontré un gay qui ne doit pas avoir souvent l’occasion de satisfaire ses désirs ? Je ne le saurai jamais. Cela restera au niveau du fantasme.
Quelques heures plus tard je rentre dans Fès et je retrouve « mon » hôtel, tellement chargé des souvenirs que je fuis et que je recherche… Un coup de téléphone, et mon fidèle Oussama est là dans mes bras. « Tu m’as beaucoup manqué, Mr Boby »… Il a préparé les phrases qu’il veut me dire. Je vois son petit papier pense-bête qu’il sort de temps en temps de sa poche. Nous en rions.
Il a deux ou trois appartements à me montrer dès demain. Nous allons manger « une poule », et je le raccompagne chez lui. Je suis étonné et amusé de me souvenir du trajet. Je suis en pays connu. Je suis chez moi ?
Vous ne savez plus où vous en êtes de votre ballade...
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En ligne : Selon OB : 1
Fin Novembre 2010 je rencontrais mon Chérubin.
Aujourd'hui il approche de ses 25 ans, et j'ai moi-même dépassé les 68 bougies.
Depuis plus de deux ans et demi, je vis la relation à laquelle je n'ai jamais réussi à croire.
Et alors ?
Je ne fanfaronne pas. Je ne m’affiche pas : moins d’une quinzaine de lecteurs aborde ces pages, la très grande majorité ne dépassant pas l’affichage issu d’une requête vaseuse dans un quelconque moteur de recherche.
Les rares lecteurs réguliers attendent probablement la fin de l’histoire. Avec plus ou moins de sadisme, plus ou moins de curiosité.
C’est curieux. Je ne veux plus penser à ceux qui me lisent, d’où l’épuration en cours de la mise en page, et en même temps je suis incapable de fermer le blog. Encore moins de tout détruire. Fétichisme ?