Il s’appelait Philippe. Il était jeune, Il était beau. Il était plein de vie.
Il avait vingt ans. Il était juste amer.
J’avais 33 ou 34 ans. Je l’ai connu dans un cadre professionnel. Depuis quatre ans, j’étais « son » éducateur. Je me suis juste trop attaché à lui. Sans aucune équivoque : j’étais
farouchement intransigeant sur la morale dans l’exercice de ma profession. Par trop attaché, je veux dire que je me suis investi dans son soutien et dans mon combat pour le sortir d’affaire, au
delà de mes obligations. Au-delà du raisonnable. Avec sa mère adoptive devenue une amie, et tout un panel d’intervenants sociaux, nous avons créée une association pour lutter contre la bêtise des
institutions qui le broyaient, lui, ses frères et leur mère adoptive. Je me suis battu bec et ongles. J’ai utilisé tous les moyens légaux et officieux pour parer au plus pressé. Toujours au plus
pressé. Monique me demandait plus de prudence. Je ne l’écoutais pas.
Il était jeune, il était beau. Je ne sais que trop, hélas, que ceci a son importance. Trop d’importance : à trop vouloir sublimer, j’y ai sans doute perdu une partie de mon âme.
Il connaissait mon « originalité ». Un jour je l’avais croisé en ville en compagnie d’un garçon qui m’accordait occasionnellement ses faveurs. Le lendemain il était venu me voir à mon
bureau, au Tribunal, pour me dire que le gars avait « craché le morceau » et qu’il savait donc tout. Tétanisé à l’idée des conséquences que cela pouvait induire, je sifflais entre mes
dents la réponse fébrilement préparée depuis la rencontre de la veille : « Et alors ?... »
Son sourire narquois disait trop sa satisfaction à mettre son doigt sur ma fragilité, moi, l’incorruptible et tenace moralisateur… Son sourire s’épanouit encore plus : « Et alors ?
Ça change rien pour moi. Tu as toujours été réglo avec moi. Ce que tu fais avec mes potes, c’est ton problème… Mais fais gaffe… » Il ne parvenait pas à cacher sa jubilation d’avoir inversé
les rôles…
Rien n’a changé effectivement dans nos rapports. Si ce n’est peut-être qu’il lui est arrivé dès lors de me recevoir en petite tenue dans le studio que je lui louais en centre ville avec l’aide de
l’association. Provocation ou comportement libéré ? Je ne l’ai jamais su. Il est compréhensible, sinon évident, que ce fut parfois douloureux pour moi.
La deuxième moitié des années 70 a vu l’envahissement par la drogue de toute la région parisienne. La grande banlieue sud en devint une des plaques tournantes. Nous, travailleurs sociaux de tous
poils n’étions absolument pas préparés à y faire face. Philippe fumait de l’herbe. Et s’amusait de me voir paniquer et essayer de le faire cesser. J’étais très gros fumeur. Il avait beau jeu de
m’affirmer que l’herbe lui faisait moins de mal que mes satanés paquets de Gitanes… Comme la plupart des intervenants d’alors, j’avais peur du dérapage progressif vers des produits plus durs et dangereux. Philippe se riait de mes craintes : enfin ! Je connaissais sa volonté farouche et sa force de caractère !
J’étais impuissant. Apeuré. Sans doute aussi trop lourdement insistant.
J’ai explosé un jour où, débarquant chez lui à l’improviste, j’ai trouvé sur la table des petits papiers blancs soigneusement pliés. Je ne savais que trop de quoi il s’agissait ! Sans
se départir de son flegme, il m’affirma que ce n’était qu’un transfert, qu’il n’était que commissionnaire, en échange de sa dose d’herbe… Je n’ai pas su réagir.
A quelque temps de là, le Procureur s’est fâché, a refusé de céder une nouvelle fois à mes interventions, et Philippe est parti pour deux mois à l’ombre… « Après tout… » Me suis-je dit…
« Le reste n’a pas réussi, alors… » Les circonstances nous dépassent parfois. Des obligations professionnelles m’interdirent de « récupérer » Philippe à sa sortie de prison. Je
demandais à sa mère adoptive d’y aller, et elle en fut empêchée au dernier moment. Le lendemain matin, dès mon arrivée à mon bureau j’étais convoqué au commissariat. Ils mettaient brutalement
sous mes yeux les photos prises au cours de l’autopsie : Philippe était mort d’une overdose dans la nuit.
Quelques mois plus tard, je me retrouvais à l’ombre, à mon tour. Je n’ai jamais été dupe des rapports inavoués entre les deux affaires.
A votre avis, pourquoi me mets-je à causer de ça aujourd’hui ? Devinez. Zig fume. Zig boit. Zig ne m’écoute pas sur ces points là. Grosse, grosse discussion il y a deux jours. Et je me suis
montré incapable, impuissant. J’ai peur. Il met son intelligence vive à détruire uns à uns tous mes arguments. Je désapprouve son attitude ? Je me mets à parler comme son père. Je suis
malheureux de le voir se détruire ? Je veux quoi exactement ? Être bien, moi, ou que lui se trouve bien ? Je ne lui rends pas service ? Je veux quoi au juste ? Qu’il
fasse acte de contrition ? Qu’il devienne un gentil enfant sage ? Si je n’arrive pas à le faire évoluer, autant que je parte ? Je dois arrêter de faire du chantage. Je n’accepte
pas de le voir se faire du mal ? Et si lui, il est bien, là, qu’il se sent mieux quand je suis auprès de lui quand il boit un peu… Finalement je me rends compte que je ne sers à rien, voire
que je suis complice de ses dérapages ? Il s’emporte, se fâche même : Mais tu ne vois pas que si je suis ici c’est grâce à toi ? Que je n’avais pas mis les pieds dans ma famille
depuis trois ans ? (Il avait dix-sept ans quand il a claqué la porte…). Que je suis bien avec toi ? Tu fais chier !
Je suis impuissant. Les larmes envahissent mes yeux. Il me serre la main. Pose sa tête sur mon épaule. « Allez, Boby… » J’ai peur de mon impuissance. Je l’abandonne dans la voiture avec sa bouteille d’alcool et ses joints, je rentre me coucher, lâche.
Il est revenu au petit matin. Il a dormi toute la journée. Ses parents étaient tristes, un peu colères, mais n’osaient rien dire à cause de moi. Vous vous souvenez peut-être que je les ai grondés
un jour où ils lui faisaient des reproches. Je ne sais plus si j’ai raison d’avoir confiance en lui. Si j’ose : d’avoir foi en lui.
J’ai eu mal. J’ai mal. Aujourd'hui, Philippe a brutalement envahi mes pensées. Je n’avais pas réalisé combien ils se ressemblaient.
(Et à réfléchir, j'ai brusquement réalisé qu'il ressemblait beaucoup, aussi, à Asmar... Ce qui participe peut-être à mon trouble...)
Vous ne savez plus où vous en êtes de votre ballade...
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Je continue à être surpris, lorsqu'un visiteur aborde ce blog par le petit bout de la lorgnette, sans se rendre compte, le moins du monde que je vis maintenant la plupart du temps au MAROC, à FES...
Alors que parfois il semble proche, tout proche... ICI ! Je vis ici !!
Clin d'oeil !
Dans une deuxième étape, le blog est redevenu un blog d'humeur. Un journal. Une béquille.
La chronologie n'avait plus d'importance.
Depuis le début : 51418
En ligne : Selon OB : 9
Après 2009, nouveau voyage au Maroc en 2010, et rencontre d'un jeune gay de vingt-trois ans.
Passion soudaine et prodigieusement agréable...
... Plus si soudaine que ça ! voici bientôt un an qu'il ne me quitte que pour aller travailler !
Le reste du temps... Quoi, quoi ?? Ben, imaginez...
Vieux ? Qui ose parler de vieux ?
Et si, là, se trouvait la raison raisonnable ?
Je vis cette relation intense que je désirais tant connaître avant de.
Quitter un bonheur aussi intense, aussi incroyable, ne sera pas facile.
Pourtant. Je verrai.