(Début, Prospection, Identité)
Il faut, en ce début de chapitre, que je vous annonce un scoop : je suis vieux.
Ah, ah ! J’en vois au fond de la salle qui haussent les épaules !
Ils n’ont pas bien écouté. Je répète : je suis vieux.
Tiens, O., toi
qui arbore un petit sourire narquois… Peux-tu imaginer qu’à l’instant même où ta mère refaisait amoureusement tes langes avant de te donner le biberon et de te coucher, moi, je hantais les
bas-fonds interlopes de la capitale, après m’être, en fin de journée, subrepticement et honteusement glissé hors de ma gangue normée de travailleur social irréprochable ?
Toi, S., peux-tu réaliser que tandis que tu cavalais à quatre pattes dans ton parc, impatiente de te dresser sur tes jambes pour conquérir le monde, moi, je restais avachi dans mon étroite cellule de l’infirmerie de la prison de Fleury, me distrayant en comptant les minutes de ma trente quatrième journée de grève de la faim ?
Et toi, M., as-tu pensé un seul instant que lorsque tu venais au monde, j’avais déjà fièrement inscrit mon troisième enfant, ma fille, à l’école maternelle ?
Foutaises. Vous dites foutaises ? C’est vrai. Vous avez encore la chance de pouvoir le croire.
Hier soir, je tchatchais sur MSN avec un charmant et tout nouveau correspondant. Nous parlions du ghetto, ce milieu gay du Marais qu’il semble avoir bien connu avant de s’en éloigner avec un certain dédain. La vie trop facile avec des droits que l’on pense indéfectibles peut devenir lassante. Je l’imagine volontiers.
Dans le feu d’une argumentation quelconque, je m’exclamais :
- « Oh ! Tu sais, j’ai bien connu aussi ! Moi aussi j’ai hanté les boîtes ! Avant mon mariage. C’était… C’était… Avant que tu sois né… »
Ça fiche un choc, ces foutaises là…
Et ça y est ! Mon clavier se met à courir tout seul ! Je ne pensais pas du tout à ce thème ci, lorsque j’ai choisi le titre de ce billet !
J’avais en tête une vision encore plus pessimiste… Je voulais dire quelque chose comme … Je suis vieux, mais je crois que j’ai toujours été vieux. Lorsque j’avais dix ans, j’étais vieux. Lorsque j’en avais vingt il s’en fallait de peu que je prenne une canne. A trente… A quarante… A cinquante… A soixante... Et vous voulez savoir ? L’année prochaine je serai encore plus vieux.
J’ai toujours été vieux, parce que j’ai toujours été sérieux. Trop. Trop tôt.
Ma vie était ma croix, que je portais à bout de bras.
Essayez d’éclater de rire, avec ça, et être autre chose qu’un pisse-vinaigre !
Une seule personne a su me faire oublier mon âge. Et elle n’est plus là.
La relation au temps est une chose étrange. Einstein n’avait peut-être pas fait entièrement le tour de la relativité. La relativité du temps et de l’espace pourrait bien se compléter par la relativité du temps et de l’être.
A dix ans, ma mère voyait en moi son « petit homme ». Trop vieux.
A quinze ans, mon cousin m’entraînant dans ses plans dragues effrénées, m’en attribuait vingt-cinq devant ces demoiselles. Trop vieux.
A vingt ans, encore mineur à l’époque, je voulais être un homme libre et je prenais mon envol, quittant le giron familial pour la capitale. Trop vieux. Trop vieux trop tôt.
Toujours trop tôt.
A vingt-cinq ans je découvrais l’amour et me mariais. Trop tard. Oui, à cette époque nous semblions, au regard des habitudes, un vieux jeune couple. Question de relativité. Encore.
Cette question de mon rapport à l’âge en fera probablement sourire plus d’un. En énervera quelques autres. Sans doute auront-ils tous raison.
Pourtant, ma relation complexe au temps ne se résume pas à des questions d’âges. De façon qui peut sembler contradictoire, mais l’est-elle vraiment, je ne mesure pas le temps passé. Si ce n’était l’amoindrissement de mes capacités physiques, hélas bien tangible, lui, le temps ne semble avoir aucune prise sur moi. En disant ceci je pense essentiellement à deux choses.
Monique est morte voici bientôt un an.
La douleur est toujours aussi vive.
L’incompréhension toujours totale.
La révolte de lui avoir survécu toujours aussi intense.
Il y a peu, et dans un élan de sympathie bienveillante auquel je fus très sensible, un correspondant me parlait de la difficulté à accepter l’absence. Il sait de quoi il parle : il a brutalement perdu son père il y a quelques courtes années. Et avec le souci de passer un baume sur mes douleurs à vif, il m’a confié : « Tu sais, il faut bien compter deux ans pour vraiment faire son deuil »…
La douleur du fer chauffé à blanc sur mes plaies fut effroyable.
Je hais ce terme de « faire son deuil ».
Je n’ai pas envie que la douleur s’apaise.
Je sais, au plus profond de moi, que je ne tournerai pas la page.
Et surtout, surtout, je ne fais rien pour. Ce serait enlever la seule béquille qui me soutient encore. Sa peau me manque. L’absence de son bras en travers de ma poitrine m’empêche de m’endormir vite comme autrefois. Mes jambes cherchent encore ses pieds toujours glacés pour les réchauffer, ne trouvant sous sa chenille que des draps froids de l’absence. Mais je suis plein d’elle. Je respire par elle. Je soupire par elle. Je me fâche avec elle, contre elle, sur elle.
Le temps ne fait rien à l’affaire.
Le temps ne fera rien à l’affaire.
Je ne suis pas seul. Je suis toujours deux. Pour le temps qui me reste.
Quand j’avais douze ou quinze ans, je draguais effrontément les garçons de la vingtaine. Je ne négligeais pas les copains de mon âge. Mais tout au plus était-ce des amuses gueules.
Souvenir vif et troublant de ce jeune ouvrier du bâtiment portugais, qui m’avait entraîné dans sa chambre pour regarder des photos allongés sur son lit, et qui, timide et sans doute bloqué par la culpabilité, passait une partie de l’après-midi plaqué contre mon dos, se contentant de tourner les pages de l’album par-dessus mon épaule. De mon côté, je n’osais aucune initiative. Mon trouble, rémanent, se focalise sur l’attitude du pauvre garçon qui, lorsque je me décidais à partir, restait bloqué assis sur son lit, essayant vainement de cacher l’énorme tâche qui envahissait sa braguette. Souvenir frustrant pour moi d’une occasion manquée…
Et ce jeune étudiant, beau comme un Dieu, au corps musculeux et imberbe d’une porno star actuelle, qui me gardait une après-midi entière dans son studio au nième étage d’une tour
froide et impersonnelle, offrant sans faiblir son corps et son intimité à mes lèvres qui n’en avaient jamais assez… Performances dont le souvenir m’enivre encore aujourd’hui. Je n’avais pas
quinze ans.
De vingt à trente ans, les choses me semblèrent plus naturelles. Etudiants, militaires comme jeunes ouvriers avaient ma préférence. Je pouvais penser que c’était dans l’ordre des choses.
Entre trente et quarante, le glissement fut imperceptible. Je ne laissais pas indifférents des jeunes qui recherchaient la protection affective d’hommes mûrs et installés dans la vie. Pour moi, ils étaient des jeunes, agréables et sensuels. Je ne regardais pas plus loin.
Après quarante cinq ans, tout a basculé, sans que je veuille regarder les choses en face. Mes succès devenaient plus aléatoires, mes conquêtes plus fragiles et souvent trop efféminées ou dépendantes. J’essayais de me faire une raison. Sans accepter de me voir vieillir.
Après cinquante, ou cinquante-cinq ans, les carottes étaient cuites. Oh, je ne devrais pas me plaindre. J’avais des succès qui faisaient bien des envieux ! Mais les réactions « Ça va pas, non ? », « Hé, tu t’es regardé ? », « Ça t’arrive de regarder dans ta glace le matin ? »… Devenaient de plus en plus fréquentes.
Aujourd’hui… Non, je ne vais pas me lamenter. Mais je dois bien le dire, au risque de vous faire grincer des dents : je suis vieux, et je ne suis attiré que par les hommes jeunes et pleins de fougue. Toujours. Irrémédiablement.
Oh, il m’est arrivé d’avoir des aventures avec des types de la quarantaine. Des mecs à la plastique
irréprochable ou à la sensualité à fleur de peau. Saine et épanouie, mais à fleur de peau. Vous voulez que je
vous avoue la vérité ? Dans ces quelques cas, je me sentais pédé.
Ce n’est pas à proprement parler que je refuse de vieillir.
Sans doute mon cœur n’a-t-il pas l’âge de mes artères.
Ou plus sérieusement, mon esprit est-il resté bloqué quelque part, par là, dans ma jeunesse.
Allez savoir pourquoi.
D’ailleurs, ce n’est pas de ma faute ! Ce sont les jeunes qui ne comprennent rien à rien !
Ils ne savent pas ce qu’ils perdent !
Assez divagué. Je dois revenir à cette interrogation sur mon positionnement. Le temps approche où je devrai choisir la direction à prendre. Sur quel chemin m’engager, après ce long retour sur moi-même.
« Un homme intelligent doit toujours savoir où il est, et où il va. »
Disais-je à l’origine de ces billets.
Ceci reste toujours mon questionnement de fond.
Et sur le plan de ma sexualité, je dois regarder les choses bien en face. Je ne changerai pas. Je ne changerai plus.
Je préfère être dans la désespérance que de me résoudre à. A me contenter de. A me satisfaire d’à peu près. A abandonner mes élans du cœur.
Je préfère être dans la frustration que de me compromettre. Je n’ai jamais supporté ni admis les amours tarifés. Je ne pourrai jamais m’y résoudre. J’aime donner du plaisir. Je n’en achèterai pas.
Parce que, simplement, je les aime trop, ces jeunes.
Alors ? Alors, le champ des possibles se restreint. Je suis vieux, et je ne peux l’admettre.
Alors ? Un ailleurs serait-il une solution ? Il semble bien que ce soit la dernière question qu’il me reste à
me poser. Demain, peut-être…
(à
suivre...)
Vous ne savez plus où vous en êtes de votre ballade...
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Je continue à être surpris, lorsqu'un visiteur aborde ce blog par le petit bout de la lorgnette, sans se rendre compte, le moins du monde que je vis maintenant la plupart du temps au MAROC, à FES...
Alors que parfois il semble proche, tout proche... ICI ! Je vis ici !!
Clin d'oeil !
Dans une deuxième étape, le blog est redevenu un blog d'humeur. Un journal. Une béquille.
La chronologie n'avait plus d'importance.
Depuis le début : 23538
En ligne : Selon OB : 7
Après 2009, nouveau voyage au Maroc en 2010, et rencontre d'un jeune gay de vingt-trois ans.
Passion soudaine et prodigieusement agréable...
... Plus si soudaine que ça ! voici bientôt un an qu'il ne me quitte que pour aller travailler !
Le reste du temps... Quoi, quoi ?? Ben, imaginez...
Vieux ? Qui ose parler de vieux ?
Et si, là, se trouvait la raison raisonnable ?
Je vis cette relation intense que je désirais tant connaître avant de.
Quitter un bonheur aussi intense, aussi incroyable, ne sera pas facile.
Pourtant. Je verrai.