Je ne vais pas aux « Prémices du Riz ».
C’est une belle fête populaire, un Corso fleuri, à la gloire de la Camargue et du riz.
Elle clôture en quelque sorte la saison touristique.
J’aimais bien. Nous aimions bien. Je n’y vais pas.
L’année dernière, Monique a fait à cette occasion sa dernière sortie en ville. Je n’avais pas encore osé inquiéter les enfants. Je croyais que nous avions du temps devant nous. Après avoir été très mal et hospitalisée quelques jours au début du mois, elle semblait de nouveau en grande forme. J’avais du mal à la suivre alors qu’elle gambadait de char en char pour se faire offrir quelques poignées de riz ou de saladelle. Dont chaque année elle faisait un magnifique bouquet de fleurs séchées. Sa récolte est restée plusieurs mois abandonnée sur le rocking-chair. J’ai fini par faire moi-même le bouquet. Je ne l’ai plus retouché depuis.
Je n’exagère pas en disant qu’elle gambadait. Par moment, même, elle cavalait. C’est moi qui étais à la traîne, trimbalant tant bien que mal ma lourde carcasse. Elle me disait ce que je devais prendre en photo. Pour ensuite lui faire ces feuilles de correspondance illustrées qu’elle affectionnait. Je m’exécutais, plein d’un bonheur factice. Comment aurais-je pu soupçonner qu’il ne lui restait que trois mois à vivre ?
Lorsqu’elle était sortie de l’hôpital, elle m’avait demandé : « Tu as eu peur ? Tu as pensé que c’était la fin ? », et j’avais répondu en haussant les épaules : « Mais non ! Pas du tout ! Tu sais, chérie, ne te fais pas d’illusion. Pendant des mois et des mois nous allons ainsi avoir des alertes sévères. Tu es encore bien accrochée à la vie, va… »
Quelques courtes semaines après elle était de nouveau hospitalisée, à son retour les ambulanciers l’ont montée à l’étage. Elle n’en est plus redescendue.
Je n’irai pas aux Prémices du Riz.
Je n’ai aucune
photo d’elle ce jour là. J’ai bien essayé, le plus discrètement possible. Mais elle veillait farouchement à se tenir à l’écart du champ de visée. Un moment, j’ai décidé de la cadrer sans
artifice. Elle m’a interrompu : « Prends plutôt tous ces chapeaux de Catherinette. Tu sais que ma sœur adore ça ! ». Et j’ai pris des chapeaux. Des chapeaux. Des
chapeaux…
Pourquoi parler de ça aujourd’hui, jour de fête ? Coup de blues ? Non. Saturation.
Marre de faire semblant.
Marre de m’interdire de crier. De hurler. De pleurer.
Voici un mois et dix jours que j’ai ré ouvert ce blog. Avec l’intention d’avoir une « positive attitude ». Voici des mois que lorsqu’on me demande « Ça va ?... », je répond invariablement : « Mais oui… On fait aller… ».
Non.
Ça ne va pas.
Christie, dans son blog, cite un texte qui analyse les étapes d’un deuil. J’emmerde les étapes et celui ou celle qui a écrit l’article. Je « n’aimais » pas ma femme. Je l’aime.
Je n’ai pas mis fin à ma vie. Elle ne l’a pas voulu. Mais regardez un peu les choses en face : je ne vis plus. Je ne suis plus rien.
Oh, oui, j’ai noyé le poisson. J’ai essayé de faire semblant de faire de l’humour. Même de rire parfois. Je me suis attelé à un faux projet. J’ai écrit. C’est vrai. L’équivalent d’un bon bouquin. Maintenant je fais semblant de le corriger. Comme si cela avait de l’importance. Repousser le vide un peu plus loin, comme je dis, je crois, quelque part ? Je peux le repousser autant que possible. Il est toujours là. Entier. Immense. Vertigineux.
Que suis-je, moi, moi tout seul ? Rien. Je ne suis rien.
- Un père ? Oui, bien sûr. De jeunes adultes qui doivent construire leur vie. Et non s’occuper des vieux. Je ne l’ai jamais voulu, je ne l’ai jamais accepté. Même avant. Dès avant. Pourquoi changerais-je d’opinion ?
- Un ami ? Oui. Peut-être. Lequel ? Celui qui a réussi à lasser les fidèles qui se sont pourtant accrochés pendant quarante ans ? Celui qui a ému, voire bouleversé de belles âmes, mais qui maintenant les regarde continuer, elles, à vivre. Chaque fois qu’elles font un petit pas elles s’éloignent de lui, qui reste sur place. Et c’est mieux ainsi. C’est normal, plus exactement.
- Un mec ? Quel mec ? Où un mec ? Il n’y a plus personne au numéro que vous demandez. Seul. Et seul, un mec n’est plus un mec. A la rigueur un solitaire. Mot qui n'a pas de genre prédéfini. Je hante des lieux de drague sordides et sans âme. Ceux qui viennent vers moi me font horreur. Ceux que je regarde me fuient. Quand ils ne ricanent pas. Une nuit. Une seule nuit j’ai tenu un garçon délicieux dans mes bras. Rien qu’une nuit en neuf mois.
Je me suis avili. Je me suis abandonné à des caresses de mecs qui m’indifféraient. Pour faire semblant. En croyant décharger ma souffrance. Je ne déchargeais que quelques gouttes d’un liquide de mort.
Je me suis mis à genoux aux pieds de jeunes mâles qui ne voyaient qu’une bouche. Pour finir par quelques tapes condescendantes sur mon crâne. « Gentil le toutou… Gentil… »
Je me suis avili. Mieux. Je me suis nié.
- Un citoyen ? Ça existe encore cette bête là ? L’orientation que prend la politique et plus généralement la vie publique me fait peur et me donne une sorte de vertige. Cent fois dans l’année, dans ma tête j’ai dit à Monique : « Au moins tu n’auras pas connu ça… ».
Tout ce qui comptait pour elle, tout, est systématiquement bafoué. Les valeurs humanitaires, les valeurs de gauche, l’importance de l’éducation, le respect des gens, le respect de la vie privée… J’arrête.
Et puis merde. Cette liste même est foncièrement ridicule. Quoi ? Donner envie aux lecteurs de dire « mais non, mais non, tu es… »… Merde. J’ai mal, et ma souffrance n’est qu’à moi. C’est même tout ce qui me reste.
T’inkiet… Je ne vais pas mettre fin à ces aberrations. Pas tout de suite.
Mais qu’on ne me demande plus de vivre ! Je survis. C’est déjà pas mal.
Vous ne savez plus où vous en êtes de votre ballade...
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En ligne : Selon OB : 4
Fin Novembre 2010 je rencontrais mon Chérubin.
Aujourd'hui il approche de ses 25 ans, et j'ai moi-même dépassé les 68 bougies.
Depuis plus de deux ans et demi, je vis la relation à laquelle je n'ai jamais réussi à croire.
Et alors ?
Je ne fanfaronne pas. Je ne m’affiche pas : moins d’une quinzaine de lecteurs aborde ces pages, la très grande majorité ne dépassant pas l’affichage issu d’une requête vaseuse dans un quelconque moteur de recherche.
Les rares lecteurs réguliers attendent probablement la fin de l’histoire. Avec plus ou moins de sadisme, plus ou moins de curiosité.
C’est curieux. Je ne veux plus penser à ceux qui me lisent, d’où l’épuration en cours de la mise en page, et en même temps je suis incapable de fermer le blog. Encore moins de tout détruire. Fétichisme ?