Le téléphone sonne.
Je décroche. « Oui, Boby ? »… « Allo ?... »
- « Salut… C’est Martial…
- Martial ??
- Oui… On s’est rencontré il y a une semaine…
- Martial… Le Martial du Pub Irlandais, à Saint Ouen ?...
- Oui…
- C’est pas vrai… D’où appelles-tu ?...
- Ici, enfin, là, à Arles…
- NON !! Tu es descendu dans le Sud ?
- Oui, j’accompagne un copain qui avait à faire ici…
- C’est pas possible. Il faut qu’on se voie ! Où
es-tu ?... »
Et de m’indiquer le bistrot. Et de me précipiter le retrouver. Boire un pot. Lui proposer de continuer la conversation à
la maison. Ce qu’il accepte bien volontiers…
Et moi de le dévorer des yeux pendant que patiemment assis sur le canapé il attend que j’ai fini de préparer l’apéro et
les amuses gueules… Sa belle petite gueule lunaire aux traits si doux et si harmonieux dans leur rondeur. Ses yeux à la fois rieurs et candides. Son sourire doux et enjôleur découvrant cependant
légèrement une mâchoire de carnassier à l’alignement parfait d’une blancheur impeccable… Sa brosse extra courte évoquant discrètement une blondeur parfaitement en accord avec son teint laiteux et
sa peau douce et régulière de jeune adulte épanoui… Ses bras puissants, aux muscles qui coulissent sous cette peau si fine, les biceps enserrés dans les manches courtes d’un polo hors de saison
qui moule une poitrine d'athlète et flotte sur un ventre que l’on devine ferme et plat… Ce pantalon de jogging improbable, trop grand, qui enserre une taille étroite, successivement suggère et
dissimule un petit fessier musclé, et souligne, involontairement bien sûr, une protubérance frontale qui rend mes gestes incertains…
Et assis tous les deux sur ce vieux canapé mis à mal jadis par nos chats turbulents, une conversation s’engage, anodine,
affectueuse, puis intime, intimiste, tendre, troublée, troublante… Ma main se pose sur ses genoux, nos visages se rapprochent, nos lèvres…
Cela ne se peut… C’est un rêve éveillé, qui revient, lancinant, douloureux, apaisant…
J’ai rencontré Martial pendant le concert samedi. Nous étions arrivés en retard, et une fois faite la rencontre avec Yo,
tous s’étaient précipités à l’intérieur pour participer à la fête. Moi, après avoir pris la température du lieu, j’étais ressorti pour ma sempiternelle bolée de tabac et pour attendre ma fille
qui devait nous rejoindre. Les cigarettes se sont succédées…
A l’occasion d’une pause de l’orchestre, quelques consommateurs sont sortis fumer, et je l’ai vu. Tétanisé par autant de
beauté tranquille et de fraîcheur. Il s’est fait alpaguer par un vieil ivrogne qui ne tarissait pas d’éloges incohérents sur ce groupe : « C’est des français, je t’assure ! »,
puis, je ne sais par quel raccourci a continué dans un éloge dithyrambique sur Sarkozy… A quelques pas, je me marrais seul, continuant à dévorer le bel éphèbe des yeux. Il m’a vu, et, lassé
d’essayer de faire entendre raison à l’orateur aviné, pour le fuir, il est venu rigoler avec moi. Nous avons échangé nos considérations quelques minutes.
Sa
tenue ultra légère dans le froid vif d’un hiver revenu, m’a donné prétexte à caresser ses bras nus en lui demandant s’il n’avait pas froid. La complicité est venue. Je ne sais pas dire pourquoi.
Nous avons bien discuté. Je me suis enquis de son âge, de ce qu’il faisait. Il est du sud. Un peu plus bas sur la côte. A Paris pour le boulot. Il est retourné vers le concert. Chaque fois que
nos regards se croisaient, il me faisait un petit signe. Comme à un bon copain. Je l’ai observé approcher puis essayer de brancher une jeune spectatrice de son âge. Visiblement le courant est
passé entre eux. A plusieurs reprises ils ont cherché un peu de calme pour mieux échanger… L’apercevant seul, je suis allé lui demander si ses affaires avançaient… Un sourire éclatant, les yeux
pétillants de malice, il mit un doigt sur ses lèvres, « Chut… » en m’indiquant du menton qu’en fait elle était tout près… Ainsi dura notre jeu pendant le concert. Je ne me suis pas
rassasié de l’observer, sachant bien qu’une fois le dos tourné, je ne le reverrais plus jamais…
Mais je n’ai pu m’empêcher en partant d’interrompre son tête à tête en lui glissant un bout de papier avec mes
coordonnées… « On ne sait jamais … » Il a souri en me promettant, de me contacter lorsqu’il redescendrait dans le sud… Promesse d’ivrogne, mais qui me permettrait de rêver, comme
aujourd’hui…
Après le concert, nous avons voulu aller boire un dernier pot à la Bastille. Ce ne fut pas sans peine. J’étais ahuri par
la foule invraisemblable, même pour un samedi soir, qui rendait notre progression dans les ruelles improbable. Enfin, après plusieurs échecs, nous avons trouvé un pub où la musique était
supportable et où nous avons pu nous serrer autour des deux tables restantes. Ce groupe surprenant, hétéroclite dirait Dorham, avait visiblement plaisir à être ensemble. Mais les communications,
dans ce brouhaha impossible restaient aléatoires. Lassé de tant de bruit, ma toxicologie devenait salvatrice. Je me suis replié vers l’extérieur.
Je réalisais enfin la signification d’une telle foule dans les rues, que j’avais rarement vue en dehors des fêtes,
nationale ou de la musique. Les nouvelles lois anti tabac suppriment la convivialité de ces rencontres autour d’un pot. La socialisation et le plaisir vont dans la rue…
Solitaire, je m’étais réfugié dans un coin où je ne gênais pas trop le va et vient entre l’intérieur et l’espace fumeur.
Je rêvais encore, déjà, à Martial.
« Vous avez du feu ?... » Surpris, je levais les yeux vers celui qui venait de me poser la question avec un fort accent étranger. J’ai dû rester bouche bée quelques instant.
En me demandant ce que j’avais fait au Bon Dieu pour… Le jeune mec était à tomber sur le cul. Splendide. Grand, athlétique, élancé. Des yeux magnifiques, profonds comme un lac, limpides comme une
eau de source… Enfin, presque. Les vapeurs d’alcool limitaient quelque peu leur transparence… Un beau visage mâle, viril. Un sourire et une attention qui semblaient le porter vers l’autre. Un
gars qui visiblement aimait à communiquer.
Nous avons d’ailleurs engagé une conversation qui aurait pu durer des heures. Petit à petit j’apprenais tout. Américain
ayant obtenu une bourse d’étude d’un an en France pour apprendre l’histoire de notre pays. Adolescent, un séjour dans le sud qui lui permit de suivre une année de scolarité et apprendre aussi
bien notre langue qu’il prononçait comme s’il savourait un bonbon rare. Sa vie communautaire à Paris, avec d’autres copains étudiants étrangers. Il ne semblait pas davantage se lasser de me poser
des questions, d’où j’étais, ce que je faisais à Paris, quel(s) avai(en)t été mon (mes) métier(s)… J’étais tout tendu vers cette nouvelle découverte. Cette rencontre improbable.
Yo était sorti. Il me cherchait. Il a fini par nous retrouver dans notre petit coin discret. Il a bien ri… « C’est
pas vrai !... » Alors que nous échangions quelques mots, une horde est sortie, riant et jacassant haut. Les copains de mon petit (grand !) Ricain. Il nous fit les présentations.
L’italien, (mignon tout plein, j’en connais qui ne se serraient pas fait prier…) l’autrichienne, la suisse, trois canadiens, une allemande, d’autres encore, je ne sais plus. Certains nous
entouraient, d’autres attendaient un peu plus loin que la plaisanterie se termine. Ils voulaient aller finir la soirée en boîte…
Il s’est fait prier par ses amis. Je n’ai pas rêvé ses hésitations à nous quitter. Il y eut même un moment intense, où je
me suis vraiment demandé s’il n’allait pas leur dire de partir sans lui… Je n’en ai pas profité pour lui glisser un bout de papier. J’y ai pensé ! Mais trop, c’eut été trop, et je me serais
senti particulièrement ridicule à mes propres yeux.
Après leur départ, Yo se mit de nouveau à rire… « Tu es intenable, on ne peut pas te laisser seul cinq
minutes !... » Je minaudais : « Mais j’ai rien fait, c’est lui qui est venu me parler !... » Et c’était vrai. Yo ne s’est pas étonné de cette facilité avec laquelle
les gens m’adressaient la parole. Il semblait même plutôt l’envier. J’étais incapable de lui en donner une explication logique et rationnelle. C’est ainsi, et je n’en tire, dans les faits, aucun
bénéfice.
Cela devrait ? Cela ne se peut.
Je suis vieux, gros et laid. Les gens aiment ? Moi, pas du tout. Je me déteste.
Au tout début de nos échanges, W. m’a dit combien mon attirance vers les jeunes et beaux garçons que j’étalais sur ce blog
le gênait profondément. J’ai cru devoir me défendre. Mais je dois bien regarder la vérité en face : si j’abhorre et condamne toute perversion mettant en cause des enfants, mes élans ne
m’entraînent que vers les jeunes hommes virils et sensuels. Une ride, quelques cheveux gris, une petite bedaine, sont immédiatement rédhibitoires… Et qu’ai-je à offrir en contrepartie ? Un
corps lourd et flasque privé de sport depuis des années, un visage usé et affaissé, un crâne en voie d’être chauve, où les rares cheveux survivants tombent comme de la filasse… Un manque d’à
propos digne d’une salle de réveil dans un hôpital, et une culture qui… Bref, la définition : ce qui reste lorsque l’on a tout oublié…
Cela ne se peut. Et je le sais bien. La soirée de samedi dernier fut sur ce point particulièrement éprouvante. Cela
m’apprendra à sortir avec des jeunots ! Du Kremlin où je croisais de jeunes adultes, plutôt avantagés physiquement, sains et bien dans leur peau d’hétéros assumés et heureux, au concert où
le trombone était à tomber par terre, Yo à damner plusieurs saints malgré toutes leurs contritions, Martial à me bouffer le moral pour plusieurs décennies et pour finir ce satané Ricain qui
m’aurait fait entrer en enfer en dansant la farandole… C’était beaucoup pour un homme à la chair faible comme moi…
Qui n’avait rencontré personne de signifiant depuis plus de quatre ans.
Pour relativiser mes accusations de machisme (supputé) dans un de mes derniers billets, une amie (chère !) me faisait
remarquer que : « Les hétéros les plus tolérants reprochent souvent aux gays leur ‘’rentre-dedans’’ sans nuance… » C’est vrai, je le concède. La critique du machisme semble bien
mal venue, après les quelques lignes que je viens d’écrire. Pour notre (ma) défense, je dois dire que si les hétéros, de par la loi de l’offre et de la demande, ont de bonnes raisons d’espérer
voir leur attente couronnée de succès après des délais raisonnables (délais d’ailleurs bien courts pour certains. Injustice !), nous, les gays, avons bien peu de chance si nous ne forçons
pas un minimum le destin. Avec d’ailleurs parfois des remerciements. Après.
Au fait, pourquoi ai-je écrit tout ça, moi, aujourd’hui ? J’ai comme l’impression de m’être laissé emporter par ma
plume, ou le clavier… Ce matin, j’étais assis sur le canapé, incapable de rien entreprendre, regardant les moutons de poussière voleter dans le courant d’air de la baie entrouverte. La table du
petit déjeuner encore mise, désespéré de voir la maison ainsi se dégrader. Me réfugiant dans des rêves impossibles, je pleurais en silence. Cela ne m’était pas arrivé depuis mon départ pour
Paris. Je me suis enfin levé en disant à haute voix : « Au moins, il faut que je l’écrive… » Je n’ai quitté l’écran que pour engloutir un sandwich... Et ça a donné
ça…
Je le savais trop bien, ce qui m’attendait lorsque j’ai finalement décidé de continuer un peu. Je m’étais dit que j’étais
un dur, que je saurais faire face. Aussi dignement que si l’intérêt supérieur de la nation était en jeu. Tu parles… Avec en plus, à propos de nation, et ça n’aide pas, cet avorton qui arrivé au
sommet de l’état grignote au grand jour tout ce qui de près ou de loin ressemble à une valeur populaire… Et qui ricane en plus, style : « Vous m’avez voulu, vous m’avez… Pour
quatre ans encore ! »…
Je le savais trop bien, mais on ne peut imaginer le pire. Cela ne se peut. Et le pire est en train de m’envahir : le
néant. Le vide total. Oh, rien de bien méchant. Aucune agressivité. Juste le genre : « Il est sympa ce type là. J’ai passé un bon moment à discuter avec lui… ». Rien d’autre.
Justement, rien d’autre.
Je rassure qui aurait besoin d’être rassuré. Je tiendrai. De douces échéances, de ci, de là, à Pâques notamment ; des
engagements que je ne saurais pas ne pas tenir, régler les problèmes, laisser une situation saine et éclaircie à mes enfants, vont m’aider à tenir le cap.
Mais ne me parlez pas de projet. J’avais une seule vrai raison de vivre. Elle n’est plus.
Je survivrai. Ne m’en demandez pas davantage.
Cela ne se peut.