Mercredi 23 janvier 2008 3 23 /01 /Jan /2008 22:58

Je suis passé jeter un œil au cimetière cet après-midi. Le marbrier n’a toujours pas entrepris les finitions ni fait la gravure. Ce n’est pas grave. Monique a le temps.

En traversant les allées, mon attention a été attirée par les plaques souvenir. " Regrets éternels " supplante largement les autres " à mon père ", à mes parents ", " à ma sœur bien-aimée "... Bref. Au début j’ai voulu m’amuser à les compter, ensuite je me suis dit qu’il valait mieux compter les tombes qui ne l’avaient pas, pour finir... Je m’en fous un peu...

Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à avoir des regrets pour leur éternité ?

 

Regrets d’avoir perdu un être bien-aimé ? Je dois être anormal, je n’ai pas de regret, seulement de la souffrance.

 

Regrets de ne pas l’avoir aimé suffisamment quand il était là ? Ce serait un peu tard pour se reprocher son égoïsme. Je ne sais pas si j’ai aimé ma femme suffisamment ou pas assez. J’ai l’impression, je crois, je pense, allez, je suis convaincu que je ne pouvais pas l’aimer davantage. Elle a été ma raison de vivre pendant quarante ans. Pardon les enfants. Mais c’est vrai.

 

Regrets de ne pas lui avoir été fidèle ? Ce ne serait pas des regrets, mais des remords. Même pas. Je l’ai écrit là, ici, ailleurs, à maintes reprises. Je ne crois pas en la fidélité physique. C’est dur d’affirmer ceci en pensant à Monique qui n’a jamais eu le moindre écart. Dur ? Non. Je crois pouvoir dire qu’elle n’a eu à combattre aucune tentation. Même pas pour se venger de mes fréquents... disons marivaudages. Quelqu’un peut regretter de ne pas avoir fait l’effort de résister à une aventure facile. Je n’ai jamais eu l’impression de me laisser aller. Chaque rencontre avait sa part non négligeable de douleur. C’était une sorte de besoin vital. Pour exister. Nous en avons souvent parlé. Pourquoi est-ce que je ressentais comme une exigence de survie la nécessité de laisser s’exprimer cette facette de ma personnalité ? Alors que je ne savais que trop qu’elle en souffrait. Et que je souffrais de la faire souffrir. Sans ces aventures, j’aurais été un handicapé. Privé de l’un de ses membres. Et je ne peux accepter le handicap.

Parfois elle m’a dit : " Si tu vas voir ailleurs, c’est que je ne t’apporte pas ce dont tu as besoin. " Et elle aurait fait plus que son possible, elle a beaucoup tenté, pour satisfaire tous mes fantasmes... Mais il ne s'agissait pas de fantasmes.

Il ne s’agissait même pas, en réalité, de passage à l’acte... A essayer de l’écrire, maintenant, cela me semble con. Aberrant. Il fallait que je me sente reconnu comme homosexuel. Obsédé par la peur de me trahir moi-même, de me désavouer... Sans cela, je n’aurais plus été moi. Donc j’aurais été... Rien !

 

Regrets des choses non dites à temps ? Je crois que ce sentiment est fréquent. Nous avons toujours voulu être discrets sur l’état de santé réel de Monique. A quoi bon inquiéter inutilement les gens qui de toute manière auraient été impuissants. Pourquoi anticiper une souffrance inévitable ? Certains d’entre vous m’ont reproché de ne pas être plus explicite avec mes enfants. De ne pas les appeler à l’aide. Je continue de penser qu’il aurait été cruel de dresser trop tôt une telle épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Les circonstances m’ont donné en partie raison. Quand ils ont su, ils ont tous trois abandonné leurs activités pour venir au chevet de leur mère. Au risque d’en payer fort le prix quelques temps après. Maintenant. La vie d’artiste n’est pas simple. On ne se met pas en congé longue durée sans conséquence.

Il est vrai que notre médecin de famille avait insisté sur l’importance de ces moments d’accompagnement avant, qui aident à préparer le deuil. Il avait utilisé cet argument pour demander à ma femme de ne pas précipiter son départ, comme elle le souhaitait. Monique a accédé à ces arguments. Elle a essayé de " tenir ". Au prix de quelles souffrances, de quelles dégradations ? C’était sans doute une erreur. Pendant plusieurs semaines ils ont été là, auprès d’elle, attentifs et aimants. Pourtant, je le sais, ils me l’ont dit, ils n’ont pas pu lui dire tout ce qu’ils auraient voulu lui dire. Ils peuvent même en garder un sentiment de frustration, voire de culpabilité, parce que les circonstances auraient pu le permettre... On ne dit jamais tout ce que l’on voudrait dire. Quelle que soit la durée de la conversation. D’autres idées viennent toujours, après... Surtout, pas de regret. Le bonheur d’avoir vécu un moment fort, intense, ensemble.

Bien sûr, certains de nos proches sont tombés des nues, et ont clamé sur tous les tons : " Si nous avions su ! "... Mais nous ne voulions pas qu’ils viennent nous voir parce que la mort rodait. Mais parce qu’ils en auraient eu envie. Monique a écrit : " Nos roues ont tourné. "...

 

Regrets de voir partir trop tôt un humain au potentiel encore si riche ? Douloureux. Indiscutablement. Injuste. Amèrement. Mais il y a des moments où il faut faire des choix. Accepter une dégradation progressive au fil de longues années de souffrances et de contraintes multiples et médicalement variées, est-ce encore vivre ? J’ai choqué dans un billet en affirmant que la vie humaine est infinitésimalement petite au regard de l’univers... Que représentent quelques mois, quelques années ? Monique a choisi. Comme elle me l’avait écrit, dans une toute autre circonstance, " Nous avons vécu des choses trop intensément belles pour que j’accepte maintenant la médiocrité. ". Pas de regret. De merveilleux souvenirs.

 

Regrets de rester seul ?... Peut-être, plus égoïstement, y a-t-il beaucoup de cela dans ces fameux " Regrets éternels "... Dans une intense discussion il y a quelques mois, elle m’avait dit qu’après son départ, je pourrais enfin " avoir le petit ami que je n’avais jamais eu à cause d’elle "... Expression d’une souffrance. Irréalisme. Elle ne me voyait pas avec des yeux objectifs. J’en ai parlé à plusieurs reprises dans différents billets... On ne vend pas encore de pochettes surprises avec ce type de produit. Et c’est vrai que la solitude est inhumaine.

Côté maison, pas de problème. Papy Confitures ne se débrouille pas trop mal..... Il y a plus d’un an que je porte la maison à bout de bras. Alors.. Et la cuisine, ça va. Je peux encore recevoir sans que les invités soient inquiets... Des visiteurs en vue ?

 

Alors, comme le chantait la grande Piaf : " Non, rien de rien... "... Je suis désolé et bien triste... Je n’aurai pas de regrets éternels !

Publié dans : Et maintenant ?
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Commentaires

Quelle note intéressante, Boby. Et après ça, comment peux-tu écrire que tu envies le style et l’aisance d’autres ? Quand quelqu’un nous trouve beau, nous le devenons. Ca me fait penser à ma voix que je déteste entendre, sur un répondeur par exemple, et que certains trouvent belle, à commencer par ma mère. On n’est jamais bon juge de soi-même. Jamais bon juge tout court, d’ailleurs.
Donc, revenons à ton billet, long comme d’habitude, mais auquel je ne trouve rien à ajouter ? Tout est pesé, chaque mot est choisi soigneusement, si justement.
La maladie de Monique a été d’une grande cruauté et à la fois, elle vous a permis de vous préparer et de la laisser partir en paix, en étant plus ou moins en paix, vous aussi. Je m’explique. Monique m’a rappelé mon grand-père. Seulement lui est parti à une vitesse incroyable, seulement 3 mois, et moi, alors à l’étranger, je n’ai pas réalisé et pas eu le temps de lui dire ce que j’aimerais lui dire aujourd’hui. Aujourd’hui, soit 10 ans après. A l’époque, sans doute, je n’aurais pas pu prononcer les mots qui sortiraient si facilement aujourd’hui. Donc pas de regrets non plus.
Regrets de le voir partir si tôt ? J’ai été horrifiée d’apprendre qu’il était mort entravé, attaché sur son lit d’hôpital et fier de lui, une dernière fois, parce qu’il avait fait un dernier pied de nez à ceux qui voulaient le maintenir en vie contre son gré. Tu connais cette histoire, nous en avons parlé ensemble. Je suis tellement d’accord avec toi quand tu évoques la toute relative importance de nos petites vies dans l’univers et l’histoire.
Désolé de ne rien regretter ? Alors, voilà que tu regrettes, finalement ? Ah non !
Commentaire n°1 posté par Fiso le 24/01/2008 à 15h08
Moi, je suis toujours sensible à ton art du contre-pied. Ca fait de toi un indécrottable non-conformiste. Comme on n'en fait plus, malheureusement, j'ai envie de dire. La tête bien sur les épaules, loin de toute dérive mystique, mais attaché à ses convictions contre vents et marées, contre tous les conservatismes.  Moi je n'ai pas vu partir mon père. J'étais à l'étranger aussi, comme tu le sais, quand il fut fauché violemment par une crise cardiaque. Il est mort dans toute son intégrité physique, il  n'a pas connu la souffrance, il laisse une belle image dans nos souvenirs, d'un homme jeune, robuste vaillant... mais il nous a tous laissés désemparés, sans qu'on lui ait rien dit de l'amour profond qu'on avait pour lui, sans qu'on ait même eu le loisir de réaliser qu'on avait tant de choses à dire et à partager sans qu'on en eut pris le temps... Faut il regretter, et regretter quoi ? Qu'il ne se soit pas vu partir ? Qu'il ne nous ait pas laissé le temps du deuil ? Non, tu as raison, il n'y a rien à regretter. Il faut juste être triste. Je me souviens avoir été parfois heureux de pouvoir ressentir aussi violemment, aussi explicitement ma tristesse à sa mort. Au point que quand ce sentiment s'estompait, j'en ressentais de la culpabilité, et je n'étais soulagé qu'au retour de cette tristesse par vagues. C'est bizarre, hein ?
Commentaire n°2 posté par Oh!91 le 24/01/2008 à 22h14
Les regrets sont stériles, ils ne servent qu'à se mofondre. seul une acceptation de la vie , de la réalité peut redonner de la dignité d, du sens à une relation.
Bon courage, amitiés.
Commentaire n°3 posté par christie le 25/01/2008 à 18h40

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La chronologie n'avait plus d'importance.
  

 
  Puis est survenu l'incroyable : à 64 ans je suis tombé raide dingue d'une petite racaille de 20 ans, hétéro jusqu'au bout des ongles.
Une année de coups de gueule, de bonheurs inimaginables, de doutes et d'espoirs.
!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!    
      1er Février 2012
Je suis de retour dans le Royaume depuis un mois.    
      J'ai entrepris les démarches pour obtenir le statut de résident étranger au Maroc.
      Je ne peux plus me cacher derrière mon petit doigt : C'est ici et seulement ici que je parviens à vivre. Tant que l'administration française s'obstinera à lui refuser un visa de tourisme.
Je ne veux plus me torturer. Dans quelques mois peut-être, lorsque la France sera redevenue une République ouverte et démocratique...
. Pour l'instant je veux vivre. Vivre seulement, enivré par ce bonheur qui était devenu inenvisageable depuis tant d’années. Il est là, ici, maintenant.    
Je baigne dedans.    
       
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  • Veuf depuis décembre 2007, père de trois jeunes adultes. Gay depuis toujours. A 66 ans, je redécouvre l'amour avec un éphèbe marocain trois fois plus jeune !

Constat :

Après 2009, nouveau voyage au Maroc en 2010, et rencontre d'un jeune gay de vingt-trois ans.

Passion soudaine et prodigieusement agréable...

... Plus si soudaine que ça ! voici bientôt un an qu'il ne me quitte que pour aller travailler !

Le reste du temps... Quoi, quoi ?? Ben, imaginez...

Vieux ? Qui ose parler de vieux ?

Et si, là, se trouvait la raison raisonnable ?

 

Je vis cette relation intense que je désirais tant connaître avant de.

Quitter un bonheur aussi intense, aussi incroyable,  ne sera pas facile.

Pourtant. Je verrai.

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