Samedi 29 décembre 2007 6 29 /12 /Déc /2007 02:08

Mes enfants, mes amis, ma famille, tous sont obsédés par l’idée de cette solitude qui me menace. Tous veulent venir à mon secours. Surtout ne pas me laisser seul semble être le mot d’ordre. On m’entoure, me coucoune, me dorlote. On veut me distraire à tout prix.

" Tu vois, tu n’es pas seul, nous sommes là... ". Je m’en fous.

J’ai participé à cette mascarade. Ici même, j’ai dit combien je redoutais de vivre sans elle, combien j’étais un animal maladivement social qui ne pourrait supporter la solitude. Combien j’avais peur de me retrouver face à moi-même. Le vertige de l’énorme trou sans fond. Je me gourais. Complètement.

Je n’avais pas compris. Je n’avais pas compris ce que c’était que d’aimer.

Ce n’est pas mathématique.

Ce n’est pas 1 + 1 = 2.

C’est plus simple. 1 + 1 = 1.

J’ai accompagné du mieux que je l’ai pu Monique dans son agonie. Mille fois j’ai souhaité, non, voulu, mourir avec elle. Mille fois j’ai culpabilisé de ne pas le faire. Je ne voyais que ses souffrances. Je souffrais pour elle, par elle. Je la regardais mourir. Je ne comprenais pas que j’étais en train de mourir avec elle.

undefined Lorsque son dernier souffle a quitté sa poitrine, elle avait les yeux fermés. Je n’ai pas eu à les clore. Pendant le minimum de toilette pour attendre les pompes funèbres le lendemain matin, je ne pensais pas. Les gestes étaient mécaniques. Je ne pouvais pas comprendre que je ne pourrais plus penser comme avant.

Tant que son corps a été là, à portée de main et de regard, elle était présente. J’étais toujours avec elle.

Je ne suis pas croyant. Agnostique. Anticlérical à l’occasion. Athée. Profondément matérialiste. Incroyant indécrottable. Libre penseur aussi. Je dois en oublier. Ça ne m’aide pas. Mais alors pas du tout en ce moment.

Son corps n’est bien qu’un corps, un amas de cellules en train de mourir unes à unes, qui, sans le feu salvateur, deviendraient rapidement un amas putride. Pas d’âme qui s’envole. Pas de Paradis où je pourrais la retrouver. Pas d’intelligence éternelle. Après le dernier battement de cœur, plus d’étincelle entre ses neurones moribonds. Son intelligence s’est éteinte à jamais, sa finesse et sa sensibilité ne sont que souvenirs. Poussière. Que de la poussière. Et il est bien que tout devienne au plus vite poussière. La crémation est une évidence.

Ok. Tout ça je le savais, je l’ai toujours su, toujours pensé, toujours accepté.

J’avais oublié cet arc électrique, invisible, intense, qui reliait nos cerveaux. J’avais essayé de l’ignorer.

C’est lorsque le caveau s’est refermé, la dalle soudée par un mastic étanche, que le vide, sidéral, m’a envahi tout entier. Je n’étais plus. Le Boby que l’on avait connu n’existait plus. Je venais de l’enfermer dans une petite urne sombre, au fond d’un petit caveau sombre, qui ne s’ouvrirait de nouveau que pour accueillir le reste de ce corps sans véritable vie. Des oripeaux, qui pouvaient encore faire illusion, mais illusion seulement.

D’aucuns pensent que la solitude est un phénomène purement physique. Une compagnie. 1 + 1 = 2. 2 = tu n’es pas seul. Il se peut que je l’aie cru. Connerie.

Deux ou trois jours après, j’ai eu besoin de me lever la nuit. Je me suis surpris à me lever précautionneusement, en essayant de ne pas faire bouger le lit pour ne pas la réveiller... Je suis retombé lourdement sur le lit, des larmes pleins les yeux. Je n’aurai plus à faire doucement. Je pourrai remuer ma lourde carcasse sans gêne. Je n’ai plus de sommeil à protéger. Je me suis aussitôt mis en colère. J’ai plein de souvenirs d’anecdotes de ces veufs ou veuves qui par automatisme mettaient le couvert de leur défunt... Non, je ne vais pas sombrer dans ces mascarades d’actes manqués ! Mascarades ?

Je n’aurai plus besoin de cuisiner de petits plats gourmands pour éveiller son appétit rétif. Aurai-je seulement encore envie de cuisiner ?

Je n’aurai plus besoin d’aller dans le bureau fumer ma cigarette nocturne. Tiens, je vais mettre un cendrier sur ma table de nuit.

Je n’aurai plus de raison de ne pas trop traîner lorsque mes déplacements m’attireront vers certains circuits familiers... D’ailleurs, pourquoi aurais-je envie de rentrer à la maison ?

Quel intérêt pourrais-je trouver aux vides greniers que nous écumions à longueur de saison, maintenant que je n’aurai plus à suivre du coin de l’œil ses va et viens entre les allées pour pouvoir accourir sur un simple regard pour donner mon avis sur tel ou tel objet déniché ?

Pourquoi aller voir des films, si ce n’est pas pour ensuite discuter de ce que l’on a vu et ressenti ? Je n’ai jamais voulu aller au cinéma sans elle. Quitte à louper une sortie qui m’intéressait.

Pourquoi reprendre les travaux inachevés dans cette maison que nous restaurions ? Je la faisais pour elle. Rien que pour elle.

 

undefined Hier, nous étions invités par son cousin pour une ballade dans les calanques vers La Ciotat. Pendant le trajet, Xavier était assis à côté de moi. A sa place à elle. A plusieurs reprises, dans le petit matin brumeux, le paysage était sublime. Je posais ma main droite sur le levier de vitesse. Elle aurait posé sa main sur la mienne. Nous n’aurions pas parlé. En parfaite communion sur ce genre de spectacle qui faisait battre nos cœurs à l’unisson. Ou elle aurait simplement dit : " Gare-toi un moment... "... Suivi peut-être d’un : " Il faudra que l’on revienne ici... " ou d’un : " Mais qu’est-ce qu’on a fichu pendant 40 ans à Paris ?... "... Plus de mots n’auraient pas été nécessaires.

Mes larmes ont coulé tout le long du trajet. Je crois que les enfants ne s’en sont pas aperçus.

 

Aujourd’hui, j’avais des invités. Olivier et sa famille. Je leur ai montré cette ville qu’elle aimait tant, et qu’elle m’a appris à aimer. La soirée a été chaleureuse et agréable. Les enfants m’avaient poussé à les accueillir. "  C’est important que tu reçoives tes amis. Tu sais ça ne nous gêne pas. Ça nous fait même plaisir... ". Karine avait même ajouté ce soir là : " Et même si tu as un petit ami, tant mieux. Moi, ça ne me dérangera pas du tout. Après tout, je trouve même que quelque part, ça me libèrerait... ". Ses frères n’avaient pas pipé, ils semblaient approuver. J’étais resté sans voix.

Ce soir, j’ai fait le maître de maison. Du mieux que j’ai pu. Mes enfants ont été adorables. C’était un plaisir de faire la connaissance d’Olivier, égal à ce que j’imaginais de lui. Sa famille est simple et attachante. Mais j’étais présent physiquement. Je ne pouvais pas faire plus. La maison de Monique bruissait de vie. Sans elle.

Publié dans : Et maintenant ?
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Commentaires

Bouleversée, je suis, Boby. 
C'est sans doute ça le plus difficile, faire semblant. 
Je ne peux rien dire de plus, d'ailleurs, tout commentaire est superflu après ton évocation de la douloureuse beauté de ces gestes anodins qui ne nous manquent que lorsqu'on ne les vit plus. Moi aussi, parfois, je me souviens de mots, de gestes. Toi tu es mort avec elle, moi j'hiberne depuis de longues années.
Commentaire n°1 posté par Fiso le 29/12/2007 à 11h43
L'aveugle porte le paralytique et se fait guider par lui... L'original de cette célèbre statue est ici, en Arles, dans le hall d'entrée de l'ancien Evêché...
J'ai lu quelque part que tu ne connais rien de ce merveilleux Pays d'Arles... 3h.00 de TGV et je t'accueille en gare d'Avignon, pour le temps que tu veux... Plus près que le Mexique, non ?
Invitation valable pour tous les fidèles... Un rêve... Vous imaginez, Oh!91, Fiso, WajDi, Chris, Anne, Jacques, et d'autres, réunis pour un pot de la renaissance, ici, dans ma petite bicoque ?...
Un rêve. J'ai juste fait un rêve...
Réponse de Boby le 30/12/2007 à 13h35
Faire son deuil d'une vie passée remplie de rire et de joies partagées, ce n'est pas facile .. il faut réapprendre à vivre pour soi et cela parait si dérisoire de penser qu'à soi aprés tant de moment ensemble .... Mais tu y arriveras .. il faut du temps pour évacuer la colère d'avoir perdu un être chère ... et c'est dans la solitude que tu te retrouveras en harmonie avec toi même et les souvenirs ne seront plus douloureux ils t'accompagneront comme un ami fidéle ... courage la vie n'est pas fini elle prend un nouveau tournant et Monique sera à jamais présente dans ton coeur ...
Amitié
Anne
Commentaire n°2 posté par nane528 le 29/12/2007 à 13h24
Vous êtes tous adorables, notamment roi, Anne. Merci pour tes mots de soutien. Mais je ne suis pas sûr d'être prêt à vraiment les entendre...
Réponse de Boby le 30/12/2007 à 13h26
     Le Boby d'avant est mort... Vive le nouveau Boby ! La vie est à réapprendre et va savoir ck'elle te réserve. Inch'Allah elle sera belle meme si il existe pas.
Commentaire n°3 posté par wajdi le 29/12/2007 à 21h40
Je voudrais tant croire à ton pouvoir de persuasion... Viens me le dire tout près, à l'oreille, WajDi...
Réponse de Boby le 30/12/2007 à 13h23
La métaphore et ton invitation me touchent, Boby, vraiment. Va savoir ce que 2008 nous réserve ? Bien possible que je plaque le froid parisien pour venir me réchauffer à la terrasse d'un café, la nuit, avec toi. Tu verras, je sais me faire silencieuse et discrète,je me contenterai de ronronner ;)
Commentaire n°4 posté par Fiso le 30/12/2007 à 21h13

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La chronologie n'avait plus d'importance.
  

 
  Puis est survenu l'incroyable : à 64 ans je suis tombé raide dingue d'une petite racaille de 20 ans, hétéro jusqu'au bout des ongles.
Une année de coups de gueule, de bonheurs inimaginables, de doutes et d'espoirs.
!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!    
      1er Février 2012
Je suis de retour dans le Royaume depuis un mois.    
      J'ai entrepris les démarches pour obtenir le statut de résident étranger au Maroc.
      Je ne peux plus me cacher derrière mon petit doigt : C'est ici et seulement ici que je parviens à vivre. Tant que l'administration française s'obstinera à lui refuser un visa de tourisme.
Je ne veux plus me torturer. Dans quelques mois peut-être, lorsque la France sera redevenue une République ouverte et démocratique...
. Pour l'instant je veux vivre. Vivre seulement, enivré par ce bonheur qui était devenu inenvisageable depuis tant d’années. Il est là, ici, maintenant.    
Je baigne dedans.    
       
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  • Veuf depuis décembre 2007, père de trois jeunes adultes. Gay depuis toujours. A 66 ans, je redécouvre l'amour avec un éphèbe marocain trois fois plus jeune !

Constat :

Après 2009, nouveau voyage au Maroc en 2010, et rencontre d'un jeune gay de vingt-trois ans.

Passion soudaine et prodigieusement agréable...

... Plus si soudaine que ça ! voici bientôt un an qu'il ne me quitte que pour aller travailler !

Le reste du temps... Quoi, quoi ?? Ben, imaginez...

Vieux ? Qui ose parler de vieux ?

Et si, là, se trouvait la raison raisonnable ?

 

Je vis cette relation intense que je désirais tant connaître avant de.

Quitter un bonheur aussi intense, aussi incroyable,  ne sera pas facile.

Pourtant. Je verrai.

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