Je n’ai pas l’intention de faire revivre ce blog. Non. Ce serait trop dur, au-delà du ridicule de réactiver un machin que j’ai pompeusement clos, avec hélas quelques derniers instants houleux.
Mais, force est de le constater…(!) J’ai voulu disparaître de la scène bloguesque, et je n’y suis pas parvenu. Je n’ai plus rien donné à lire. Si. Non. Peut-être. Quelques commentaires, quelques échanges épistolaires, et ce texte, là, sur le changement de sexe. D’autant plus vain, inutile et douloureux qu’il a éveillé quelques intérêts… Rien qu’une façon de tourner le couteau dans la plaie…
Pourtant, c’est indiscutable. Je n’ai pas l’intention de faire revivre ce blog. Alors,
pourquoi ce billet ? Six mois. L’explication est dans ce chiffre. « 6 ».
Je suis bricoleur. J’étais. Enfin, bref. Lorsque je me donne malencontreusement un coup de marteau sur les doigts, je pousse un grand coup de gueule, du genre « Aïe ! Putain de bordel de merde ! » Bien fort. En vidant ma cage thoracique. En secouant ma main suppliciée. En faisant des castagnettes avec mes doigts endoloris. Je ne sais pas pourquoi. Mais ça me soulage. Souvent, Monique accourait, affolée. « Que se passe-t-il ? Ah… Ce n’est que ça ! J’ai cru que l’on t’égorgeait… Pas de quoi ameuter tout le quartier tout de même ! » Mais elle venait cependant vérifier l’étendue des dégâts. Et me traînait dans la salle de bain pour nettoyer la plaie et mettre quelque onguent…
Je n’ai plus d’infirmière. J’ai pris mon cœur et mon âme, j’ai essayé de faire des castagnettes avec, en les secouant bien, bien fort. La douleur perdure. Alors, je me suis dit, pourquoi ne pas essayer l’autre truc, pousser un grand coup de gueule…
« Aïe ! Putain de bordel de merde ! »
Ce billet est juste un coup de gueule. Pour essayer de remettre le cœur et l’âme à leur
place. Tout au fond, avec plein de trucs par-dessus.
Je me rends compte que je ne savais pas ce qu’est la mort. Pourtant, depuis longtemps, depuis toujours me semble-il, j’en ai fait mon amie, ma compagne secrète. Elle et moi sommes d’accord. Nous saurons nous retrouver le moment venu. Pourtant, je l’ai côtoyée. De près. Je me suis coltiné avec le corps de mon père et celui de mon beau-père pour réussir à les habiller. Avant que les chairs ne deviennent trop raides. Je me suis battu avec les foulards et les bandes Velpeau pour réussir à maintenir fermées ces bouches qui s’acharnaient à vouloir chercher un peu d’air… Celle de Monique aussi. Devant les enfants. Pendant d’interminables minutes. Enfin un foulard plus ample est parvenu à mettre la paix sur son visage. C’était coquet. Je croyais la connaître, la faucheuse. Mais la mort, ce n’est pas un amas de chairs sans vie…
Ceux qui m’entourent et m’aiment ont tout fait pour m’empêcher de mesurer ma solitude. On m’entourait. On me cajolait. On me disait qu’on était là. On m’entraînait dans une randonnée ludique quelques jours après la cérémonie. On avait du mal à décrocher et à me laisser seul… On me rend visite. A chaque rencontre MSN, on me demande si « ça va »… Ce qui semble faire peur à « on », c’est l’absence. Mais la mort, ce n’est pas une absence…
« C’est normal, il faut du temps pour faire son deuil… C’est encore un peu tôt… Laisse le temps au temps… Tu verras, en moment donné, tu tourneras la page… Une autre vie s’ouvre devant toi maintenant… Ne la laisse pas passer… » Grande obsession de tout un chacun. Réussir « à faire son deuil »… Tourner la page. Ranger dans les étagères du souvenir tous les bons moments et toutes les amertumes du passé. Faire de l’être disparu une icône. Un symbole. Une image. Sans vie. J’avais ressorties toutes nos photos pendant ses dernières semaines. Je ne les ai plus retouchées depuis sa mort. Je n’ai surtout pas besoin d’image. Elle est en moi. Simplement. Je n’ai pas envie de faire mon deuil. Je ne peux pas la ranger dans une case bien proprette. La mort n’est pas une page que l’on tourne…
Je voudrais être un vrai écrivain pour pouvoir réussir à mettre des mots sur ce que je vis si fortement depuis six mois. Ce qui me fait souffrir, mais souffrir à hurler, ce n’est pas ce qui ne sera plus. C’est ce qui a été. Je ne sais pas quelle est cette putain d’alchimie qui fait que de micro minuscules cellules, amas de carbone et d’eau, inter réagissent entre elles pour donner l’intelligence. La vie. Qu’importe l’agencement de ces cellules ! Qu’importe que leur résultat visible, soit harmonieux, agréable à regarder, sensuellement troublant, ou au contraire repoussant, laid et agressif. Ce qui compte, c’est cette putain d’alchimie qui fait naître les désirs, la volonté, la joie et la tristesse. Plus d’alchimie, plus de désir, de volonté, de joie ou de tristesse. Alors, quel sens et quel intérêt donner à toutes ces manifestations de désir, de volonté, de joie ou de tristesse ? Un vulgaire hasard chimique.
Les morts que j’avais approchés jusque là, je les connaissais bien, mais je ne les connaissais pas vraiment. Je les aimais. Mais ils avaient leurs vies. Leurs vies à eux. Avec leur départ, pour moi une page se tournait. Pour moi. Je pouvais ouvrir une petite case au rayon des souvenirs.
Monique est partie, mais en fait, c’est nous qui n’existons plus. Et si nous n’existons plus, c’est bien qu’en fait, moi, je n’existe plus non plus.
Tiens… « Partie », ou « morte » ? Je me suis demandé pourquoi j’avais à l’époque, aussi violemment réagit à la sentence prétentieuse d’un soi-disant culturé, qui considérait du dernier ringard de parler de départ en lieu et place de mort… C’est pourtant tellement simple. Partir ne parle que d’une absence. Mourir détruit tout. Même ce qui a été.
Je m’enferre, et ne parviens pas à verbaliser mon ressenti. Allez, je m’accroche encore un peu. Des exemples peut-être.
Sa main sur ma joue. Ce geste de tendresse accompagné d’un regard éperdu… Il n’était que la résultante d’une réaction biochimique entre quelques neurones… La réaction n’est plus. Les neurones non plus. Le geste n’est plus. Il n’a même jamais existé, puisqu’il n’était que la résultante de quelque chose qui n’existe pas. Un vulgaire hasard chimique.
Que la main n’existe plus, qu’il n’en reste que quelques cendres et une fumée qui s’est perdue dans le ciel, qu’importe. L’intention n’existe plus. Et, a-t-elle jamais existé ?
Elle avait horreur du bleu. Sa mère ne pensait, ne voyait, ne rêvait, n’argumentait qu’en bleu. Du coup pendant quarante ans le bleu a été prohibé chez nous. Pendant quarante ans j’ai obsessionnellement veillé à écarter tout ce qui pouvait ressembler ou faire penser à du bleu. Et là, maintenant, dans l’instant… Je ne sais pas ce que je pense du bleu. Le bleu de ses yeux. Le bleu des yeux de Frédéric. Le bleu du ciel. Le bleu a changé. Il n’est plus bleu.
Nous n’avions pas besoin de nous parler. Pas davantage de nous regarder. Dans l’instant, nous savions que nous pensions à la même chose, que nous avions les mêmes sensations, les mêmes coups de cœur, les mêmes tristesses… Nous pensions… Je ne suis plus sûr de pouvoir penser…
Elle ne supportait pas les injustices. Surtout lorsqu’elles touchaient les enfants. Tous ses neurones et leurs différentes synapses se mettaient aussitôt en branle pour générer de foudroyantes colères. Leurs ondes mystérieuses ne s’arrêtaient pas à sa boîte crânienne. Elles sautaient le pas et envahissaient également mon cerveau. Nos colères pouvaient être terribles…
Et si les méninges n’étaient qu’une protection illusoire, que les ondes générées par les synapses se moquaient des distances et passaient allègrement d’un cerveau à un autre ? Je ne pense pas à une vulgaire transmission de pensée… Mais à la constitution, en catimini d’une troisième entité. Un être chapeautant les deux autres. Un. Et indivisible.
Le langage populaire parle de « sa moitié »… Et si c’était vrai ?
On dit tout et n’importe quoi. J’ai pensé tout et n’importe quoi. J’ai essayé de croire que toutes ces interrogations, toutes ces souffrances, n’étaient que l’expression de ma solitude. De mon absence de vie affective et sexuelle. J’ai décidé de passer outre. Ça ne pose pas de problème particulier.
Il y a quelques jours, un homme a dormi dans mon lit. Une rencontre fortuite, hasardeuse et improbable, éphémère, comme toujours. Et l’invraisemblable est devenu réalité. Il a voulu me revoir. Nous nous sommes revus quelques fois. Nous nous reverrons sans doute.
Il dormait profondément, abandonné sur le lit, me tournant le dos. Il n’avait pas voulu se glisser sous les draps. Je me suis réveillé dans la nuit, et à la lueur de la lune, les volets étaient ouverts, je suis resté un très long moment à le regarder. A m’interroger.
Il est très beau. Les muscles de son dos, même relâchés par le sommeil, dessinaient de gracieuses courbes jusqu'au bas des reins. Sa taille étroite, son fessier ferme et harmonieusement galbé, ses jambes fines et racées, tout, absolument tout, aurait pu, aurait dû, me bouleverser.
J’ai posé délicatement un baiser dans le creux entre ses omoplates. J’ai imperceptiblement dessiné d’une main légère les courbes depuis son épaule jusqu’à ses genoux. Et je me suis retourné et rendormi. Il m’a réveillé au petit matin en se préparant, discrètement pourtant, pour rejoindre son domicile et son compagnon en titre…
Ce n’était qu’une aventure. Il me l’a dit.
Je me suis enivré de ses baisers. Dans un abandon total, il a accepté toutes mes initiatives. Toutes mes caresses. Il a su réveiller une énergie que je croyais perdue, et deux fois dans la nuit je lui ai fait l’amour. Il a pris son pied. Je ne le lui ai pas donné. J’ai juste essayé de suivre, pour ne pas rester en rade. Je n’étais pas Boby, triste personnage esseulé en quête de tendresse. J’étais l’habillage provisoire de son fantasme de vieux nounours poilu, grisonnant et ventripotent qui devait le couvrir, le dominer, le posséder. Je l’ai couvert de baisers, je l’ai dominé au lieu de m’abandonner, je l’ai possédé. Deux fois. Sans doute y ai-je pour une part trouvé mon compte.
Il est parti. Et je suis resté. Seul. Avec mes interrogations. Et ce putain de grand vide.
Alors, que dire ? Rien. Crier. « Aïe ! Putain de bordel de merde ! ».
Et attendre. Je ne sais pas si j’ai remis mon cœur et mon âme à leur place. Tout au fond, avec plein de trucs par-dessus. De toute façon, je dois encore un peu patienter.
