Deux ou trois matins plus tôt. En fin de nuit, je me réveille l’esprit totalement englué dans un rêve étrange, trop prégnant. Comme à l’accoutumé je vais aux toilettes en
somnambule, dans le noir, et me recouche. Le rêve reprend, là où je l’avais laissé. Sans savoir dire pourquoi, au réveil, je suis profondément troublé, plutôt mal à l’aise même.
Je n’ai jamais su gérer mes rêves. Lorsque j’étais en analyse, je me précipitais en pleine nuit pour noter le plus précisément possible ce que je venais de vivre. A la séance suivante, je remettais le document au psychanalyste, qui me demandait de raconter à nouveau mes digressions oniriques, en essayant d’analyser mon ressenti. J’étais systématiquement bouché comme une huître. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez. Rien de sexuel dans la colonne Vendôme plantée en plein cœur d’un cratère de bombe… En désespoir de cause, le praticien me suggérait une interprétation qui me laissait sans voix : mais où allait-il chercher tout ça ? Il était vraiment très tordu ! Bref, je ne suis pas pragmatique, je suis purement et simplement borné. J’ai bien dû me faire une raison, et, partant, je ne me souviens à peu près jamais de mes rêves.
Pourquoi cette semaine ?... Pourquoi ?
Ah ! Il peut être intéressant que je signale une constante qui m’a toujours troublé, que le praticien qui se targuait, abusivement peut-être, du titre d’Analyste, ne m’a jamais expliqué rationnellement : Chaque rêve fort, marquant, parfois éprouvant, comporte une histoire de maison, de très grande demeure, souvent très tarabiscotée, pleine de dédales, de pièces multiples, que je semble le seul à bien maîtriser. Parfois l’immeuble avait l’aspect de la proue d’un paquebot, parfois un gigantesque pavillon perdu dans les champs avec de multiples resserres accessibles par des chemins secrets, mais le plus souvent il s’agissait d’une vieille bâtisse en pierres adossée à une cathédrale gothique grandiose, les deux constructions se mélangeant, fusionnant, avec pièces secrètes et couloirs dans les murs… Cette configuration est revenue si souvent dans mes nuits agitées que je serais capable d’en faire le métrage et d’en dessiner les plans… Pas cette fois-ci.
Mais il y a quand même une grande demeure, même s'il semblerait que cette nuit là les personnages avaient plus d’importance… Je rêvais, donc.
J’étais à la maison, avec mon Chérubin. Juste à noter, pour le moment… De belles pièces modernes en rez-de-chaussée. J’attends mes amis qui recherchent une maison à louer pour leurs vacances.
(Mes amis ! Il s’agit bien de Bob, mon ami de jeunesse et de son compagnon. Ceux-là mêmes qui m’ont abandonné sans que je sache pourquoi, au lendemain de l’enterrement de Monique. Cinq ans que je n’ai plus de nouvelle d’eux. Que viennent-ils faire là, à quelques jours du cinquième anniversaire du décès de ma femme ? Au réveil, le malaise est violent. Je ne comprends pas. Mes larmes coulent. Et puis je me souviens qu’il y a peu j’avais remarqué la visite d’un lecteur de Nîmes qui a balayé une bonne partie des écrits de ce blog, et je m’étais effectivement demandé si ce ne pouvait pas être eux. J’ai été soulagé après avoir trouvé ce lien plausible.)
Je les reçois donc, heureux de les retrouver comme il y a cinq ou six ans. Mais je suis ennuyé, en fait la maison est à mon père, et je ne sais pas si je peux me permettre de la louer ou non. Mon père n’est pas là, il est parti en voyage, probablement pour courir le guilledou… (Re-note : mon père est décédé il va y avoir vingt-huit ans dans quelques jours. Et effectivement, la veille de sa mort –à soixante-quinze ans– il râlait parce que sa maîtresse ne lui avait pas donné signe de vie… Qui a dit que j’avais de qui tenir ? ?) Je leur fais donc visiter la maison, toutes les pièces en enfilade avec une fenêtre donnant sur la rue. De l’autre côté de la rue il y a des bâtisses disparates et tordues, à la limite du bidonville, mais au-delà on aperçoit l’océan, et sa houle. Je fais l’éloge du paysage. Bob se montre inquiet, la demeure est trop belle et ne va pas être dans leurs prix. Je m’insurge, ils sont mes amis, mon père se montrera raisonnable ! Nous continuons la visite…
J’ouvre une autre pièce, un salon, et là je trouve mon père en train de lire son journal, confortablement engoncé dans son fauteuil préféré :
- Ah ! Tu étais là ! Je te croyais en voyage ?
- Hé bien non, tu vois, je suis rentré…
Il a ce sourire avenant, charmeur, que je lui connaissais lorsqu’il recevait des connaissances, mais qu’il n’avait jamais avec moi. Une forte complicité nous lie, (telle que je l’ai toujours imaginée, parfois ressentie, entre lui et mon frère aîné, mais surtout pas avec moi !) et il déploie tout son charme envers Bob et Jo (Alors qu’il a toujours exprimé son mépris des pédés, même et surtout devant moi…). Il me demande si j’ai fait visiter « le reste » de la maison, la partie la plus intéressante, et aussitôt il entreprend de nous guider dans un dédale foisonnant de gigantesques pièces, tarabiscotées, pentues, tordues, de plus en plus haut. Nous arrivons dans une sorte de grenier, dont le sol est comme un terrain vague, où il y a une foule de visiteurs ! Parmi tous ces gens, mes enfants, qui semblent être les responsables de cette organisation, et qui viennent m’embrasser. Un attroupement nous attire. Adultes et enfants sont en admiration devant une famille de ratons laveurs qui s’activent au fond d’une sorte de dépression. Ils ne sont pas enfermés, ils sont libres, ne s’occupent pas de nous, des petits sortent même et se faufilent entre les jambes des spectateurs qui poussent des petits cris d’effroi…
C’est à ce moment là que je vais pisser…
Lorsque le rêve reprend, nous sommes tous redescendus dans les pièces principales à vivre. Tous, c'est-à-dire Chérubin, Bob et Jo, mon père, mes enfants. Tout ce beau monde devise gaiement pendant que nous traversons les pièces une à une. Retour dans la chambre, qui est très grande, avec trois fenêtres donnant sur la rue. Quelques chose m’intrigue, je renifle, je sens, je farfouille… Je me précipite sur mon pantalon posé sur une chaise, constate que la ceinture est à l’envers (la boucle côté droit au lieu de gauche) et je m’écris que quelqu’un s’est introduit ici, « chez moi » ! Les autres cherchent à me calmer, je m’excite de plus en plus en montrant la preuve irréfutable de la ceinture. Chérubin, (il n’avait rien dit jusque là, mais sa présence était évidente) me calme, me raisonne. « Doucement, du calme… Upchouilla… » Puis il me montre, en souriant le lit du milieu (il y en a trois, autant que de fenêtres) où la couette fait une énorme bosse… Je reste bouche bée, puis ne cesse de demander comment j’ai pu passer dix fois devant ce lit sans rien remarquer ? Chérubin a un sourire en coin, avec un petit air suffisant, style « Rien ne m’échappe, à moi »…
Puis, lui et moi nous mettons de chaque côté du lit pour soulever la couette d’un coup… Et nous découvrons deux jeunes hommes enlacés, en train de faire l’amour. Ils nous regardent, nous sourient, sans paraître gênés, juste un peu intimités. Plutôt que jolis garçons, ils m’apparaissent comme deux jeunes beaux mâles, disons entre vingt-cinq et trente ans (soit nettement la tranche supérieure de ceux qui me font fantasmer. Pourquoi ? La présence de Chérubin, pour éviter toute équivoque ?)
Les deux jeunes s’excusent, disent qu’ils croyaient qu’il n’y avait personne, ils ont vu la fenêtre entrouverte, et l’ont enjambée… Je constate qu’effectivement j’avais oublié de refermer celle du milieu lorsque je faisais visiter l’appartement. La nudité ne semble pas gêner les garçons, qui arborent l’innocence même sur leur visage. Moi, je réalise et panique à l’idée de ce que peuvent ressentir « les autres ». Je regarde mon père, qui sourit et a des paroles apaisantes pour dédramatiser la situation. Mes enfants ? Ils sont partis dans leurs conversations d’artistes habituelles et ne s’occupent pas du tout de ce qui se passe. Bob et Jo attendent patiemment. Je jette un œil discrètement, inquiet, vers le regard de Chérubin. Goguenard, moqueur, il m’observe, attendant que je trahisse quelque intérêt…
Je voudrais m’insurger ! Je me réveille.
Je ne sais pas pourquoi ce rêve m’a autant troublé. Me trouble encore plusieurs jours après. Je n’essaye même pas de l’analyser. J’ai hésité à l’écrire ici, imaginant sans raison valable, que d’aucuns, plus intelligents que moi, pourraient y trouver de quoi faire des gorges chaudes… Oui, c’est ça, j’ai le sentiment de me fiche à poil. Mais, comme souvent, j’espère que l’écriture pourra m’aider à tourner la page. Si j’ose dire.
Si je ne sais quelle interprétation donner à ces associations de personnages alambiquées, je m’interroge sur les absences. Ou plutôt, L’ABSENCE. Je m’empêtre à longueur de journées dans le souvenir-rejet-obsession-désespoir-cafard de l’anniversaire de la mort de Monique. Demain, il y aura cinq ans qu’elle m’a –qu’elle nous aura– quitté(s). Et elle était absente de ce rêve ! C’est la première chose à laquelle j’ai pensé lorsque je me suis réveillé, et j’ai culpabilisé. Quel sens donner à cette absence ? Elle est pourtant toujours là avec moi. A force de lui en parler, j’ai l’impression que Chérubin la connaît mieux qu’il ne me connaît.
Cet anniversaire « cinq » est l’occasion de bilans souvent douloureux. Les deux faces d'une même pièce : d’un côté mon amour d’aujourd’hui, la tendresse et les attentions de Chérubin, de l’autre les échecs, le vide. Je reste seul. Mes amis m’ont quitté, mes proches se sont éloignés (ou je me suis éloigné, je n’ai le droit de faire de reproches à personne !), mes enfants ont continué à vivre leur vie, elle est loin de la mienne. J’ai le sentiment d’avoir toujours été seul. Toujours. Même au milieu de la foule. Même avec Monique. Je l’ai aimée, follement. Je ne suis pas sûr d’avoir réussi à la rencontrer.
Demain, cinq ans. Combien de temps encore ?


