C’est trop fort. Ma femme s’est éteinte il y a six
semaines. La maison est toujours empreinte de son odeur. Les monts Opiès continuent à venir lui faire un petit clin d’œil tous les matins. Les oiseaux, privés de graines, volettent en recherchant
son ombre au travers de la baie vitrée. Des centaines d’objets n’ont d’autre souvenir que sa main qui les époussette. Les fleurs, privées de leurs petits soins quotidiens baissent leurs feuilles
en guise de tristesse…
Et moi, j’oserais descendre la statue de son socle ?
C’est trop fort.
Et si c’était la faute à cette satanée
correspondance ?
Et si la présence de ce paquet de lettres, là, à portée de
la main, n’était pas tout à fait fortuit ?
Je les feuillette, et les re-feuillette, cherchant à leur
faire dire les secrets de leurs toutes dernières manipulations, ici, dans ce lit, alors que j’étais sans doute dans la pièce à côté en train de pianoter ou de surfer sur Internet… Je les torture
et les étrangle. Elles ne veulent rien me dire…
Si, si. Ce nombre impressionnant de correspondants dont je
ne garde plus le moindre souvenir. Certains, qui disent ne pas me connaître, de simplement réagir à la publicité faite autour de mon affaire. Là, normal que le temps ait fait son œuvre sur les
souvenirs. Mais aussi des Henri, Françoise, Michel, Marie, Gilbert
(…Parfois un enfant lointain
Arrive en éclaireur vers mon
front
Et saute la barre de mon
souci ;
Alors sous les arbres reparle la fontaine
…),
des Cécile, Bruno, Juliette, Nicolas, et bien d’autres,
qui visiblement me connaissent, me couvrent de caresses et d’encouragements, et qui ont désespérément fui ma mémoire…
Je t’ai aimée. Prodigieusement. Tu m’as aimé. Abusivement.
Nous nous sommes aimés. Désespérément. Souviens-toi…
J’ai été ébloui par ta personnalité et ta force de
caractère. Je t’admirais profondément. Ce n’était pas un bon début, ça… Tu souffrais énormément de cette relation impossible avec ta mère. Ce monstre d’égoïsme et de cruauté. Elle te détruisait à
petit feu. Elle n’a cessé de te détruire jusqu’au dernier jour. Tu avais besoin de protection et de tendresse. J’en avais à revendre. Ce n’était pas un bon démarrage, ça…Je t’ai appartenu
inconditionnellement dès notre première nuit d’amour. Tu venais de faire de moi un homme. Celui que je croyais ne jamais pouvoir être. Ce n’était pas de bons premiers pas,
ça…
Tu as fait cette effroyable dépression. Presque détruite.
Tu ne vivais plus que par moi, que pour moi. J’en frissonne encore. Je partais à mon travail en te voyant te réfugier dans la position du lotus sur le canapé, en prenant un ouvrage de crochet. Je
redoutais, je savais que je te retrouverais exactement dans la même position, huit heures plus tard. Mon retour sonnait la résurrection. Tout n’était ensuite que câlins et bonheur partagé. Nous
deux. Rien que nous deux.
Tu avais besoin de cet isolement à deux. Tu avais besoin
de moi. Tu me phagocytais. Quel honneur. Quel bonheur ! Je n’ai pas vu, pas compris que tu me coupais du monde. Souviens-toi…
Nous nous étions rencontrés en militant pour le Mouvement.
C’était toute ta vie, avant… C’est resté ma raison d’être longtemps. Mais tu ne supportais pas qu’il y ait toujours des gens entre nous. Tu t’es mise à haïr ces réunions où nous étions trente ou
soixante, au lieu de deux. Tu as cessé de militer. Tu n’as eu de cesse que j’arrête aussi…
J’étais passionné par le travail éducatif que nous
pouvions faire ensemble pendant l’été. J’étais heureux et fier de diriger des colos, en t’ayant à mes côtés comme assistante sanitaire… Toi, tu voyais un mois que nous aurions pu passer en tête à
tête sur une plage naturiste partir dans des considérations fumeuses… J’ai cessé de faire des colos.
Tu as été dure, d’une sévérité outrancière avec notre
aîné… Que pouvais-tu lui reprocher d’autre que notre relation, peut-être trop privilégiée, de père et fils ? Tu n’as pas laissé se reproduire le phénomène avec le second. Là, c’était ta
relation à toi… Là, je vais peut-être être sévère et injuste. Quoi que. Il fallait bien que je sois près de toi, pour profiter un peu de lui…
Aucune de mes relations professionnelles ou amicales
n’avait grâce à tes yeux. Tu te montrais d’une rigueur abusive devant leurs petits ratés du paraître… Moi, avec les mêmes œillères dont parle mon père à son propos, je ne voyais rien. Je ne
voyais que toi, tes exigences, ta pureté… Même, bien plus tard, lorsqu’une amitié s’est nouée entre mon patron et moi, tu trouvais toujours mille prétextes pour repousser son invitation, et tu
étais morose lorsque parfois, le soir, je m’attardais au restaurant avec lui… En quarante ans, nous n’avons pas dû inviter plus d’une douzaine de fois
de simples relations à venir déjeuner à la maison… Seul un cercle étroit d’amis intimes, proches de toi comme de moi, qui ne pouvaient en rien être une menace avait pu tisser des liens
réguliers…
Souviens-toi de Junior. Le seul de mes jeunes amants
éphémères que j’ai osé inviter à manger un jour à la maison. Non pas que j’ai eu le moins du monde l’intention d’établir une relation durable.
Simplement parce que j’avais aimé sa personnalité, et qu’il faisait un métier passionnant qui allait intéresser nos enfants… Quelle scène ! Quel drame ! De la jalousie ? Non. Un
besoin de possession forcené.
Car, jalouse, tu ne l’étais pas, relativement à mes
aventures passagères. Tu ne m’as jamais fait la moindre réflexion désobligeante jusqu’à ces derniers mois. Non. Par un phénomène pour moi toujours inexplicable, tu savais toujours lorsque j’avais
rencontré quelqu’un. Toujours. Quelle que soient mes précautions. Et tout de suite, je savais que tu savais. Et je faisais une toilette soigneuse avant le coucher. N’est-ce pas souvent ces soirs
là que nous avons connu nos plaisirs les plus fous ? Comme si tu avais voulu effacer dans ma chair les traces d’un plaisir qui n’était pas de ton fait.
Je dis tout ça aujourd’hui. Il m’aura fallu quarante ans
pour entrevoir une explication cohérente… Certains disent « bourrin » je crois ?
Et il y a eu notre départ de la région parisienne.
L’abandon au loin de toutes nos relations, de tous nos amis, de nos enfants… Ici, seuls tous les deux. Enfin. Je n’ai pas cherché à comprendre. Je n’ai même plus dragué, jusqu’à l’aggravation de
ton état. Tu semblais heureuse, enfin. Quoi que. Moi, j’étais seul, très seul. Que m’importait, si tu semblais y trouver ton compte !
Isolé. Seul, oui. Car regarde, même mon meilleur ami d’enfance, Bob. Subrepticement, il s’est établi une relation privilégiée entre son compagnon et toi. Très forte. Maintenant, quand nos couples se
rencontraient, c’était d’abord les retrouvailles de toi et de Jo. Nous, Bob et moi, nous devenions accessoires…
Et maintenant, je suis seul. Bien seul. Totalement seul.
Les seules relations qui m’entourent ne sont que virtuelles. Sont-elles seulement, sont-elles vraiment ? Comprends-moi. Elles existent, indiscutablement. Mais qui pourrait dire leur vraie
réalité ? Certainement pas moi. Elles m’entourent, me cajolent, me secouent… Mais elles n’ont appris à aimer qu’un texte, une histoire, une femme d’exception. Car au bout du compte, c’est
souvent toi qu’ils, ou qu’elles, admirent et aiment.
Je t’ai aimée. Prodigieusement. Tu m’as aimé. Abusivement.
Nous nous sommes aimés. Désespérément. Pourquoi as-tu refusé que nous partions ensemble ?