Samedi 3 février 2007 6 03 /02 /Fév /2007 00:57

C’est la question que je me pose depuis 35 ans. C’est la question sur laquelle je reviendrai continuellement lorsque j’aurai fini de brosser l’historique de notre couple. N’ai-je fait que des malheureux ? Suis-je passé à côté de ma vie ? Ai-je vécu par procuration ? A-t-on le droit de vouloir vivre à tout prix ?

Lorsque, en détention, j’écrivis à mon père pour essayer de lui expliquer ce que nous vivions, la réponse fut tranchante :

  • Je croyais que tes bétises de jeunesse étaient du passé et que tu étais guéri. Si ce n’était pas le cas, tu n’aurais jamais dû te marier. Tu n’avais pas le droit d’entraîner une femme et trois enfants dans tes turpitudes... On peut se tromper de femme, pas de sexe !

Ma femme ne lui a jamais pardonné cette sentence qui niait notre droit –et surtout le sien- de choisir...

Mais à ce point du récit, je nage dans le bonheur comme dans un bain de quimauve...

 

 

Je ne pourrai pas comprendre, lorqu'un dimanche, une dispute m'opposerait à Monique. J'étais monté une nouvelle fois pour une visite éclair à Paris, et j'avais retrouvé le même bonheur. Pourtant un différent était né entre nous. Pourquoi, comment ? cette phrase, dite avec dureté, presque avec cruauté, a effacé les instants précédents :

 

- Mais qui te dit que je t'aime, que je t'ai jamais aimé ?

 

Et puis mes larmes. Les spasmes d'un sanglot que je ne parvenais pas à maîtriser, le ciel qui s'écroulait sur ma tête. Et le dégoût de l'image que je devinais offrir à cet instant. Et les tentatives d'explication, de dire mon immense bonheur, les espoirs qui en découlaient. Et brutalement l'attitude de Monique changeait du tout au tout. Sur le moment, je n'imaginais pas qu'elle ait voulu me mettre à l'épreuve, inquiète de son propre amour grandissant. Je me persuadais qu'elle ne changeait d'attitude que parce qu'elle avait pitié de moi, que les rêves que j'avouais lui donnaient envie de me pardonner. Elle ne me revenait pas par amour, elle regrettait simplement d'avoir été trop cruelle. Je ne voulais pas de la pitié, je m'arrachais de ses bras devenus implorants et je m'enfuyais...

 

Le désir d'autodestruction était revenu en moi. Comme les autres fois, machinalement, abruti de désespoir, je me dirigeais vers les lieux de drague. J'étais en uniforme. Pour passer inaperçu, j'allais au sauna, celui où j'avais rencontré Jean Yves. J'y passais tout l'après-midi, jusqu'à l'heure de rejoindre la gare.

Y avait-il moins de monde que d'habitude ? Étais-je différent des autres fois ? Je ne rencontrais aucun compagnon d'un moment. Aucun ne me plaisait. Je me laissais parfois caresser, sans parvenir à la tension que l'autre désirait. Je repartais comme j'étais venu. Je rejoignais la gare brisé, anéanti. Encore une fois je m’étais laisser emporter par des rêves romantiques d’adolescent, alors que je savais que le bonheur m’était interdit. Je ne pouvais pourtant accepter que tout soit fini. En allant prendre mon billet, je fouillais du regard la foule bigarrée des dimanches soirs, où l'uniforme dominait. Elle allait venir. Ce n'était pas possible qu'elle me laisse partir ainsi. J'avais eu tord de la quitter. Je ne pouvais pas m'être trompé à ce point sur ses sentiments.

Lorsque je la vis courir vers moi, j'oubliais tout. Je la serrais dans mes bras, toujours incapable de dire un mot. Je m'enivrais de ses "Je t'aime, je t'aime" qu'elle murmurait à mon oreille. Elle n'eut que le temps de m'accompagner jusqu'au train.

Par la fenêtre je regardais s'éloigner sa mince silhouette. Comme n'importe quel amoureux. Comme des dizaines et des dizaines d'autres bidasses.

 

Je savais désormais que je venais de découvrir un grand amour, qui sortait de l'ordinaire. Je ne voulais le perdre à aucun prix. C’était décidé, là était ma vie. De ce jour, je ne pensais, je n'imaginais, que par rapport à elle. Presque chaque jour je recevais une lettre, je lui en envoyais une, à moins que nous réussissions à nous téléphoner. Le plus souvent possible, je remontais sur Paris. J'étais heureux, heureux, comme il n'est pas permis de l'être...

 

Cet incident, pourtant, m'aida à regarder les choses en face. Je comprenais que je n'avais pas les attitudes et les réactions des autres hommes de ma génération. Je comprenais que parfois je devais être une énigme pour Monique. Elle m’avait raconté sa vie, difficile certes, mais oh combien fréquente ! Très jeune elle avait été la maîtresse d’un homme marié nettement plus âgé. Pendant des années il promettait tout, avant de retourner auprès de sa femme et de ses enfants. Au prix de grandes souffrances elle avait provoqué la rupture et s’était dès lors consacrée à sa seule passion, l’éducation des jeunes enfants. Refusant d’imaginer même une seule nouvelle rencontre, elle s’était bâti l’image rigide de jeune fille trop sérieuse que j’avais connue. Lors du stage de perfectionnement, lorsqu’elle avait violemment réagi à mon bras posé sur ses épaules, elle avait tout simplement eu peur des sentiments qu’elle voyait naître... Je n’avais pas le droit de lui faire le moindre mal.

Lorsque je me retrouvais seul à la caserne, pendant de longs jours, parfois de longues semaines, le doute naissait en moi. Sans même y réfléchir, il m’était arrivé de prendre le chemin des lieux de drague du coin. Sans conviction, sans intérêt, par simple automatisme. Mais je touchais là du doigt qu’il me serait impossible d’effacer d’un trait de plume ma nature profonde. Bien sûr, lorsque nous étions ensemble, rien d’autre n’existait. Mais ici, à la caserne, après qu’un adorable bidasse m’eut retourné les sangs dans les douches ou lors d’un exercice physique, je ne pouvais m’empêcher d’aller soulager cette tension que je ne pouvais laisser paraître à l’intérieur de l’institution...

Je doutais de moi. Je ne savais pas où j’allais. Je ne pouvais pas continuer comme ça, tête baissée ! Bien sûr je n'ignorais pas combien les jeunes couples sont fragiles. Rien ne disait que le nôtre tiendrait au delà de mon Service Militaire. Comment vivrions-nous une cohabitation plus permanente ? Alors, pourquoi dévoiler un secret qui risquerait d’être divulgué en cas de rupture ? Pourquoi faire du mal pour rien ?

Plus notre amour grandissait, plus je l'admirais, plus je la vénérais, et moins il était supportable que notre bonheur soit bâti sur des mensonges. Je lui avais dit que je n'avais jamais aimé une femme avant elle. Cette affirmation, trop commune, l'avait fait sourire. Elle ne pouvait pas comprendre. Chaque lettre, chaque nouvelle permission, augmentait notre complicité et soulignait la profondeur de notre entente. J’étais de plus en plus troublé. Un jour, alors que la quille approchait, le mot fatidique fut prononcé : mariage.

 

Il fallait que je lui dise la vérité. Je ne pouvais supporter l'idée qu'un jour, accidentellement, elle apprenne quelque chose. Qu'alors elle puisse me fuir comme un pestiféré. Non, elle devait le savoir par moi, avant que nous engagions nos vies définitivement. Elle avait le droit de choisir en connaissance de cause.

Mais lorsque je me retrouvais près d'elle, lorsqu'elle admirait mon aspect viril, j'étais incapable de dire quoi que ce soit sur mon passé. Je me jurais de parler avant de la présenter à mes parents. Mais elle me raccompagnait une dernière fois au train sans que j'aie pu prononcer les paroles fatidiques. De la caserne, j'essayais plusieurs fois de lui écrire cette vérité. Je ne trouvais pas les phrases justes. J'avais peur qu'elle reçoive cette révélation comme une annonce de rupture. Et puis, sous ma plume, c'était des mots de tendresse, d'amour, de passion, de désir qui coulaient. Je ne pouvais lui parler que de nous.

 

Pour Pentecôte, elle avait pu se libérer. A son tour elle prenait le train pour me rejoindre. J'allais au devant d’elle et la conduisais chez mes parents, où nous devions passer ces quelques jours de vacances. Elle fut accueillie comme un messie. Rien n'était trop beau pour celle qui avait su conquérir le cœur de ce célibataire endurci.

Elle fut très émue, et ne comprit pas très bien.

Le soir, je lui fis l’amour avec plus de passion et d’intensité encore que d’habitude. J’avais décidé de parler. Si tout devait se terminer là, je voulais garder un dernier beau et bon souvenir. Blottis enfin l’un contre l’autre, je soulevais le voile ou plutôt la lourde bâche qui recouvrait mon passé. Je ne lui racontais pas ma vie en détail. Je lui disais ce que je pensais qu'il fallait qu'elle sache pour prendre la décision de me quitter ou de m'accepter. Jusque là j’avais surtout aimé des hommes. Si possible plutôt jeunes. Aujourd’hui je l’aimais, je n’aimais qu’elle. Mais je ne pouvais pas dire de quoi demain serait fait. Une seule chose était sure et certaine : quoi qu’il arrive, je ne la quitterais jamais de mon fait. Mais je comprendrais qu’elle ne puisse accepter cette situation. Je voulais qu’elle soit libre de choisir. On pouvait ne pas se marier, se séparer si elle le souhaitait. Mais je l’aimerais toujours. J'essayais de présenter ces choses de la façon la moins laide possible. Sa réponse fut brève :

 

     

  • C'est toi que j'aime. je t’aime pour ce que tu es, et non pas pour ce que je voudrais que tu sois...

     

     

  • Ce que tu as vécu avant n'importe pas. Ce qui compte, c'est nous...

     

 

Combien de fois ai-je passé et repassé le déroulement de ces confidences dans ma tête depuis cette nuit où je croyais avoir fait preuve de courage et d'honnêteté ! Combien de fois me suis-je interrogé sur la valeur d'une telle révélation !

Au plus profond de moi, je croyais jeter les bases d'une relation saine, reposant sur la franchise et la sincérité, bannissant l'hypocrisie.

Et cependant, sous prétexte de rayer d'un trait de plume mon passé, n'était-ce pas la ruse la plus perverse qui me garantissait de l'avenir ? En demandant le non-jugement de mes actes passés, est-ce que je ne sollicitais pas l'absolution pour les écarts à venir ?

Pourtant, je ne réussis pas à trouver l'indice d'un quelconque calcul dans ma démarche d'alors. J'aimais Monique. Je n’avais pas choisi, pas décidé. Celà m’était tombé dessus. Elle avait su m’apporter ce que Jean Yves n’avait pas pu ou pas voulu m’offrir. Je croyais sincèrement mon vécu homosexuel définitivement enterré. Non, vraiment, je n'avais mis dans ma démarche aucune mauvaise foi.

Publié dans : Quand un Homo se marie
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Vendredi 2 février 2007 5 02 /02 /Fév /2007 15:10

Je n'ai pas envie de commenter... Le texte se suffit à lui même.

C'est dans cet état d'esprit que le 1er août 1970 j'étais incorporé dans un régiment du Train Aéroporté. J'avais vainement tenté d'obtenir un poste dans la coopération lorsque je vivais avec mon ami. Une enquête sur mes activités politiques m’avait enlevé toute chance. Être objecteur de conscience supposait pouvoir assurer sa subsistance pendant deux ans. C'était impensable en ce qui me concernait. Et puis tout m'était égal. Être là ou ailleurs...

Je partais donc endosser l'uniforme et coiffer le béret rouge, la tête pleine des histoires salées racontées par mes compagnons de drague. Beaucoup disaient avoir connu leur première aventure dans les chambrées et les douches collectives des casernes. D'autres assuraient avoir vécu de nombreuses liaisons. L'isolement des malheureux bidasses était capable parait-il de tourner la tête du gars le plus farouchement hétérosexuel.

A défaut de trouver la paix et le bonheur, je comptais donc bien m'amuser pendant cette année gaspillée à jouer au soldat. Je m’étais promis de m’assumer et de ne rien cacher de mes goûts, disons éclectiques, afin de ne manquer aucune occasion. Le sort en déciderait autrement.

 

Dans les casernes au régime sévère et à la promiscuité trop grande, des liaisons pouvaient peut-être prendre naissance. Tout dépendait aussi des caractères et des personnalités ainsi rassemblées. Toujours est-il que pour ma part, je ne connus pas la moindre amitié, la moindre caresse furtive.

L'uniforme m'allait bien. Mes 1m84 et mes 85 kilos étaient mis en valeur par la tenue de combat ou la veste cintrée. Encore moins qu'avant, on n'avait envie de venir me chatouiller le bout du nez. Et parfois en m’essayant à l’humour, je me demandais lequel de ces beaux compagnons oserait me faire la moindre allusion ou la moindre proposition ! D'autant que, finalement figé dans la carapace du monsieur-particulièrement-bien, je me gardais de laisser lire dans mes yeux ou sur mon visage le désir violent qui m'assaillait devant un camarade troublant d'arrogante jeunesse et de virilité exubérante. Malgré moi, malgré mes intentions initiales, j'étais incapable de présenter l'image la plus dévalorisée de mon personnage.

 

Je réagissais à la bêtise militaire, je redevenais le contestataire habituel, je prenais la défense des jeunes paumés devant l'autorité bornée des sous-officiers. Là plus qu'ailleurs, je ne parvenais pas à faire oublier que j'étais éducateur. (Et, en conséquence, insoupçonnable d’une quelconque perversion !)

Aussi, affectivement, je me repliais de plus en plus sur moi-même, m'enfermant avec mes obsessions et mes désirs inassouvis dans une gangue de platitudes et de fausse jovialité. Le couvercle aussi hermétiquement clos, la bouilloire n'aurait pas tenu plusieurs mois sans exploser. Contradictions, isolement, dégoût, incompréhension, insécurité. Voila ce que ma marginalité m'avait donné comme paquetage lorsque je me retrouvais à l'armée. Je ne croyais plus au bonheur. Les dents serrées, je pensais que je ferais toujours face aux mêmes difficultés, au même désespoir.

 

Pourquoi alors continuer à vivre ? Parce que, même lorsque l'on ne croit plus à rien, mais vraiment plus à rien, il y a toujours tout au fond de nous, bien cachée, bien enfouie sous des montagnes de déceptions, une petite, une toute petite lueur d'espoir. Nous l'ignorons, mais elle est là, elle nous retient en vie. A la première occasion, elle est prête à surgir, à se développer, à devenir un brasier à notre insu.

J'étais à bout, vaincu, minable polichinelle animé artificiellement. Aurais-je pu me douter que brutalement, par surprise, l'Amour m'envahirait tout entier quelques semaines plus tard ? Que je me livrerais à lui pieds et poings liés, sans l'ombre d'une hésitation, comme un adolescent à son premier coup de foudre ?

 

Je consacrais mes permissions à encadrer des stages du Mouvement. La ferveur du militantisme éducatif me permettait de tenir le coup.

J'y retrouvais des amis, la joie simple et saine d'une vie collective mixte et de qualité. C'était indispensable pour que je survive. Pour la permission de Toussaint, je me précipitais vers ma bouée de sauvetage. Je remontais dans la région parisienne pour encadrer un stage. Nous profitions des quelques jours de vacances scolaires pour réunir des stagiaires de l'année précédente. Cette session de perfectionnement était l'occasion de retrouvailles et d'échanges sur leurs expériences récentes. L'ambiance y était encore plus décontractée et chaleureuse que dans les stages de formation. Les jeunes revenaient de leurs séjours d’été avec pleins d'images de soleil et de gaieté. Je me plongeais dans cette atmosphère comme dans un bain de jouvence. Je m'y lavais de toute la bêtise, de toute la médiocrité qui collait à ma peau.

J'étais bien, dans mon élément, en pleine forme. Malgré un vilain abcès à la cheville causé par le frottement des rangers. Nous étions quatre instructeurs, dont Monique la nouvelle permanente dont je parlais plus haut. Quatre instructeurs chanteurs, avec à leur tête l'un de nos grands maîtres en matière de chant choral. Nous avions prévu un important travail à ce sujet, et préparé quelques morceaux à plusieurs voix. Lorsque nous débutions le stage, Monique était complètement aphone depuis quelques jours. Outre l'occasion de nombreuses et gentilles plaisanteries sur le souffle qui lui servait de voix, cette infirmité accidentelle m'offrit l'occasion de m'occuper davantage d'elle. Pour la guérir vite, "afin d'exploiter ses possibilités vocales", je lui préparais des laits au miel bien chauds. Le soir, dans la cuisine désertée, nous nous cajolions mutuellement. Elle mettait en pratique ses connaissances de secouriste pour soigner et bander ma cheville douloureuse. Je lui préparais le lait chaud.
Ces tête-à-tête, pris sur le mode badin, nous donnaient l'occasion de discuter, d'échanger nos points de vue. Au-delà de sa réserve et de sa timidité, je découvrais une fille généreuse, intelligente, sensible. De jour en jour notre accord sur de nombreux points se confirmait. Au travers de nos soins mutuels naissait une relation privilégiée, dans laquelle bien sûr je ne voyais que de l'amitié.
Ces tête-à-tête, pris sur le mode badin, nous donnaient l'occasion de discuter, d'échanger nos points de vue. Au-delà de sa réserve et de sa timidité, je découvrais une fille généreuse, intelligente, sensible. De jour en jour notre accord sur de nombreux points se confirmait. Au travers de nos soins mutuels naissait une relation privilégiée, dans laquelle bien sûr je ne voyais que de l'amitié.

Un soir, alors que nous sortions de la cuisine pour rejoindre les autres, je passais mon bras autour de ses épaules pour je ne sais quelle confidence. Elle se dégageait brusquement, comme si je l'avais brûlée. Je restais interdit. Je recevais ce rejet comme un soufflet. Même un lien privilégié et pur m'était donc interdit ? Je ne réussissais qu'à provoquer de la défiance, peut-être même du dégoût ? Je reprenais mes distances, meurtrit.

Dans les minutes qui suivirent, Monique avait repris son attitude habituelle faite de gentillesse et d'aimables attentions. Pour mon esprit torturé, une autre explication de l'incident se dessinait. Sous cette image rigide et prude de la jeune fille sévère, il devait y avoir un cœur à vif, sans aucun doute lui aussi martyrisé. Peut-être n'aimait-elle pas les hommes ? Qu'importait d'ailleurs la cause exacte de ses malheurs. Je me sentais plus proche d'elle, et dès lors, je veillais à ne plus avoir le moindre geste qui puisse remettre en cause la qualité de nos échanges. Notre affection se renforçât au fil de ces quelques jours.

Je retournais dans ma caserne, attendant une nouvelle permission suffisamment longue pour pouvoir encadrer un nouveau stage. En janvier, nous organisions des sessions spéciales pour les élèves maîtres des écoles normales. Stages réputés difficiles. Ils faisaient partie intégrante du cursus scolaire, et nombre de stagiaires les subissaient à contre cœur, faisant preuve d'une inertie déprimante. Mais c'étaient des cœurs et des esprits à conquérir, et ce furent parfois des séjours d'une rare intensité et d'un grand enrichissement pour l'équipe d'encadrement. Cette dernière était d'ailleurs difficile à constituer, le séjour se déroulant en période scolaire. Je pus me libérer et venir seconder l'équipe de permanents. Le stage avait lieu dans la colonie dont Monique était l’adjointe de Direction pendant l'été, son Directeur étant l’actuel chef de stage.

Vers la fin du séjour, elle nous fit la surprise de nous rendre visite à son retour d'une session de réflexion dans le midi. Son arrivée suscita en moi une bouffée de joie qui me surprit. Il était impensable qu'elle eut pu faire ce long détour pour moi. Un passage dans sa colo, pour saluer son directeur et collègue était tout à fait naturel. J'éprouvais cependant un petit pincement au cœur, j'essayais de l'accaparer, de l'inviter à ma table pour les repas, de discuter longuement avec elle.

Dans quelques jours, j'allais avoir un problème pour mon retour sur Paris. Elle me proposa de venir me rechercher. Je ne voulais pas la déranger, lui faire faire des kilomètres pour rien. Mais ce n'était pas un problème. Elle connaissait le chemin. Elle pourrait ramener directement du matériel aux bureaux. Cela rendrait service aux copains. Elle était gentille, je la trouvais vraiment sympa. Une bonne copine, quoi.

 

Sur le chemin du retour, nous parlions de tout et de rien. Parfois de longs silences me rendaient mal à l'aise et j'essayais de les rompre rapidement. Je commençais à percevoir que quelque chose passait entre nous, j'essayais de rejeter au loin des illusions trop faciles et de ne pas me laisser envahir par la peur sourde que je sentais monter.

Lorsque je séjournais à Paris, une amie me prêtait une chambre de bonne. Je pouvais passer trois ou quatre jours dans la capitale avant de redescendre dans ma caserne. Monique me proposait de profiter de son canapé-lit le premier soir. Le lendemain, je pourrais rejoindre la chambrette. J'hésitais, j'étais gêné d'abuser de sa bonté. La crainte d'enclencher un mécanisme que je serais incapable de maîtriser était pour beaucoup dans ces tergiversations. Fataliste, j'acceptais finalement la solution qu'elle me proposait.

Après le repas, nous avions continué notre conversation à bâtons rompus. Elle était dans le fauteuil, je lui faisais face assis sur le canapé. Nous parlions, nous parlions... Monique ne semblait pas vouloir se coucher. Je sentais la peur panique tant redoutée m'envahir lentement, lentement. Deux, trois heures du matin. Ni l'un ni l'autre n'osait prononcer les mots fatidiques "lit" et "dormir". Elle était adorable, blottie dans ce fauteuil, emmitouflée dans son grand châle, les yeux agrandis par la fatigue. J'avais envie de la prendre dans mes bras, de la couvrir de baisers, de la cajoler. Je comprenais bien qu'elle attendait un geste, un mot de moi. Mais quoi ? Comment ? Si je me trompais ? Si j'allais être maladroit, incorrect ? Si elle me repoussait ? Je ne savais pas, je ne savais plus. Eprouvais-je du désir ? Et elle, qu’attendait-elle au juste ? Était-elle amoureuse de moi ? N’envisageait-elle qu'une satisfaction physique ? Non, ce n'était pas possible. Comme ce n'était pas possible qu'elle puisse me désirer ou m'aimer. Personne ne m'avait jamais vraiment aimé.

Que pouvais-je avoir de désirable, assis gauchement sur le bord du canapé ? La panique me gagnait de plus en plus. J'avais de la peine à cacher le tremblement de mon corps tout entier. Je fuyais son regard que je sentais doucement posé sur moi. N'en pouvant plus, je me réfugiais dans les toilettes...

 

Lorsque je revins dans la salle de séjour, Monique était allongée sur le canapé, le visage caché par ses magnifiques cheveux savamment déployés en auréole. Je restais interdit, immobile. Elle ne bougeait pas davantage, comme endormie.

Comme elle est belle ainsi, le corps langoureusement abandonné, ses cheveux frémissant au rythme de sa respiration. J'ai l'impression que mon sang m'abandonne. J'ai froid. Je tremble. Que faire ? Que dire ? Je m'approche d'elle, m'agenouille auprès du canapé. D'une main tremblante je caresse sa chevelure soyeuse. Je dégage son visage. Elle me sourit, les yeux fermés, abandonnée.

Je l'embrasse, cherche ses lèvres. Nous n'avons pas prononcé un seul mot.

... ... ...

De sentir son corps chaud et sensuel contre le mien, la fraîcheur de sa bouche, la chaleur de ses mains sur mes épaules, tout mon être s'enflamme, et une violente érection crispe tout mon corps. Dans mon cerveau bouillonnant, les idées s'enchevêtrent, s'entrechoquent. Je bande ! Je bande ! Je la désire tellement fort ! Je "pourrais". Maintenant. Il faut que nous fassions l'amour maintenant, tant que je peux. Si je réussis, je suis sauvé, je n'aurai plus de doute, les hantises seront écartées et tout redeviendra facile.

... ... ...

Dans le canapé-lit trop grand pour moi tout seul, je reste rêveur, envahi de tristesse, pendant que Monique s'endort dans la pièce voisine, blottie dans son lit de jeune fille. Encore une fois j'ai été au-dessous de tout. Je sentais bien qu'elle avait envie de mon corps. Aucun mot n'est finalement nécessaire pour exprimer de tels sentiments.

Qu'ai-je donc fait pour qu'elle se refuse, pour qu'elle me quitte si près d'un grand bonheur ? Lui ai-je fait peur en me montrant trop brutal ? Mes caresses lui ont-elles déplu ? Allons, je dois bien me rendre à l'évidence, je ne sais que gâcher ce qui est beau et pur.

Je rêve d’un amour sincère et tendre, et lorsqu'il se présente je me comporte en goujat. Dans les instants de sa découverte je me laisse envahir par mes problèmes personnels et par mon obsession du sexe. Je me dégoûte.

Comme après chaque stage, je suis épuisé de fatigue. La nuit est bien avancée. Le sommeil me surprend dans mes réflexions sans que j'aie pu répondre à mes interrogations, ni décider de ma conduite au réveil.

... ... ...

Je la regarde se blottir contre moi, les yeux fermés, un sourire paisible détend son visage encore coloré par le plaisir. Je dévore du regard ce corps nu, tendre, chaud, langoureux, parfait, frémissant encore des sensations violentes qui nous ont réunis. Qu'elle est belle ! Comment aurais-je pu ne pas la désirer, mon esprit déjà totalement conquis par sa personnalité ? J'observe, comme une chose étrange, le contraste de mon bras velu posé en travers de son buste à la peau si fine, si satinée. C'est beau, c'est sensuel. Ce bras est bien le mien, il a enfin trouvé sa vraie place. J'attire Monique, je l'enlace, la serre fort.

Tout s'est passé sans que je sache trop comment, sans que je sois tant soit peu maître des événements. La retrouver dans son petit lit, l'embrasser, l'enlacer, éprouver un désir puissant et incontrôlé, l'entraîner vers le canapé, faire l'amour. Longtemps. Découvrir un plaisir familier à effleurer le satiné de sa peau, promener mes lèvres sur chaque millimètre d’un buste ferme en m’étonnant de sa sensualité, glisser le long d’un ventre ferme et plat, laisser ma bouche et ma langue découvrir pour la première fois des monts et un sexe inconnu. L'ivresse du plaisir de contrôler la jouissance de l’autre. L’étonnement de découvrir et d’aimer une pratique finalement pas si éloignée de la fellation. La volonté de lui donner plus. Ne plus savoir si c’est elle qui m’a attiré ou si j’ai voulu la prendre. Ne pas avoir eu un seul instant à me poser la question d’être ou non " à la hauteur ". L'explosion quasi simultanée de nos deux jouissances qui nous laissait tous deux anéantis. Tout cela s'est passé hors de ma conscience, naturellement. Sans que je puisse prononcer un seul mot. Monique n'a rien dit non plus. Mais la qualité de son abandon, de son don de soi, ont parlé pour elle. Je ne doute plus de rien. Ni de moi, ni de son amour. Et ces mots viennent, maintenant, facilement sur mes lèvres :

 

- Je t'aime, mon amour, je t'aime !

 

L'amour, le bonheur naissant, m'assaillaient par surprise. Ils m'envahissaient d'autant plus pleinement que j'en étais arrivé à ne plus croire en rien. L'espoir le plus fou, les rêves les plus débridés succédaient au désespoir résigné. Du coup, tout me semblait évident, facile, naturel. Après avoir douté de tout, je ne doutais plus le moins du monde.

La situation était claire, nous nous aimions, et nous n'avions vécu que dans l'attente de cet instant. Nous étions arrivés au port. Il n'était pas utile de réfléchir, de s'interroger. Il suffisait de vivre, le plus intensément possible, cette plénitude toute neuve qui était l'aboutissement naturel de nos destinées.

Je m'installais dans cette assurance. Et du même coup chez Monique. Sans chercher à voir plus loin, en refusant inconsciemment de m'interroger sur l'avenir. Je recommençais à vivre comme finalement j'avais toujours vécu, au jour le jour.

Je ne voyais pas que l'éclosion même de cet amour contenait en germe toutes les difficultés qui pouvaient le briser. Mon passé, si pénible. Celui de Monique, que j'ignorais, qui n'était certainement pas tout rose. Et surtout, surtout, notre incapacité à formuler nos inquiétudes, nos interrogations, nos états d'âmes.

... ... ...

Pendant plus de vingt-cinq ans, j'avais vécu replié sur moi-même. Je ne me rendais pas compte de la situation. Nous étions passés du statut de collègues de travail, ou plus exactement de camarades de combat, à celui d'amants, sans avoir échangé une seule phrase... Mon manque d'expérience m'empêchaient de voir ce qu'il pouvait y avoir d'étrange dans ces circonstances. La question de savoir si c'était moi qui l'avais conquise ou le contraire, ne se posait pas. Seul comptait le moment présent. Et la joie qui s'y rattachait.

 

Tête baissée, je continuais à foncer dans la vie. Celà peut sembler étrange et brutal, mais je me sentais sûr de mes sentiments. Je ne pouvais donc pas douter des siens. Je ne faisais pas de projet. Je vivais simplement ce qu'au fond de moi j'avais toujours attendu. Il ne faisait aucun doute que nous vivrions ensemble, que nous aurions des enfants, que le bonheur ne nous quitterait plus.

Après ces quelques jours, chaque fois que je le pouvais, je remontais chez Monique. La plus petite permission valait le long voyage en train de nuit pour passer quelques heures avec elle.

Je me blottissais dans la vie de couple comme dans un cocon bien douillet.

Prendre mes distances et essayer de regarder objectivement notre situation aurait pu me faire peur. Je fermais les yeux et me laissais bercer par la douceur de l'instant présent.

 

Publié dans : Journal d'avant mariage
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    Pendant un an, j'ai tenu régulièrement ce blog, alors que j'accompagnais ma femme dans un combat perdu d'avance contre le crabe...

     

Dans une deuxième étape, le blog est redevenu un blog d'humeur. Un journal. Une béquille.
La chronologie n'avait plus d'importance.
  

 
  Puis est survenu l'incroyable : à 64 ans je suis tombé raide dingue d'une petite racaille de 20 ans, hétéro jusqu'au bout des ongles.
Une année de coups de gueule, de bonheurs inimaginables, de doutes et d'espoirs.
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      1er Février 2012
Je suis de retour dans le Royaume depuis un mois.    
      J'ai entrepris les démarches pour obtenir le statut de résident étranger au Maroc.
      Je ne peux plus me cacher derrière mon petit doigt : C'est ici et seulement ici que je parviens à vivre. Tant que l'administration française s'obstinera à lui refuser un visa de tourisme.
Je ne veux plus me torturer. Dans quelques mois peut-être, lorsque la France sera redevenue une République ouverte et démocratique...
. Pour l'instant je veux vivre. Vivre seulement, enivré par ce bonheur qui était devenu inenvisageable depuis tant d’années. Il est là, ici, maintenant.    
Je baigne dedans.    
       
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Qui je suis

  • Boby
  • Les petites histoires de Boby
  • Homme
  • 29/04/1945
  • Amoureux Bisexualité Honnête à en crever
  • Veuf depuis décembre 2007, père de trois jeunes adultes. Gay depuis toujours. A 66 ans, je redécouvre l'amour avec un éphèbe marocain trois fois plus jeune !

Constat :

Après 2009, nouveau voyage au Maroc en 2010, et rencontre d'un jeune gay de vingt-trois ans.

Passion soudaine et prodigieusement agréable...

... Plus si soudaine que ça ! voici bientôt un an qu'il ne me quitte que pour aller travailler !

Le reste du temps... Quoi, quoi ?? Ben, imaginez...

Vieux ? Qui ose parler de vieux ?

Et si, là, se trouvait la raison raisonnable ?

 

Je vis cette relation intense que je désirais tant connaître avant de.

Quitter un bonheur aussi intense, aussi incroyable,  ne sera pas facile.

Pourtant. Je verrai.

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