(Début...)
Je pourrais dire que mes parents avaient une éducation libérale, en avance sur leur temps. Les enfants étaient considérés comme des personnes responsables, ils leur
faisaient confiance, ils respectaient, le plus souvent, leurs choix. Image presque trop idyllique...
Ce n'est toujours pas moi qu'ils regardent ainsi...
Mais mon premier neveu... Je dois avoir 16 ou 17 ans,
et je prends la photo...
C’est vrai. Mon frère avait quatorze ans quand il a décidé de s’engager dans la marine et qu’il a rejoint l’Ecole des Mousses de Brest. Je n’ai jamais entendu mes parents émettre la
moindre réserve ou le moindre regret. Je n’avais que quatre ans quand il est parti. Je ne peux avoir de souvenirs. Mais plus tard, lorsqu’il sillonnait le monde avec le bateau école et ensuite
sur les différents bâtiments sur lesquels il a servi, malgré les longs mois de silence, je n’ai jamais perçu la moindre amertume ou entendu la moindre réflexion de la part de mes parents.
Lorsqu’il venait en permission, environ tous les deux ans, c’était la fête. Simplement.
Juste, un jour, alors que nous bavassions comme d’habitude, ma mère émit la supposition que mon frère avait choisi de s’engager lorsqu’il avait
vu le commerce péricliter. Pour ne plus être une charge pour eux. Simple constatation. Sans jugement. Sans culpabilité. C’était une éventualité. C’est tout.
C’est vrai. Ma sœur est partie en internat dès la 6°, donc vers onze ans, et je n’ai pas davantage entendu mes parents se plaindre de
son absence. Après notre départ de Gironde, elle était restée dans son lycée d’origine, donc assez loin de notre nouveau domicile. Ils avaient fait appel à des amis pour lui servir de
correspondants, et pour l’accueillir aux petites vacances. Pendant les grandes, elle n’apparaissait que pour repartir aussitôt en colonie de vacances. D’abord comme colon, ensuite comme aide
monitrice, puis comme monitrice en titre. Elle faisait ce qu’elle voulait faire. Point. Elle se préparait à son futur métier d'institutrice. Pas de contestation, pas de reproches. C’était la
vie.
C’est vrai. Je n’ai jamais connu ces interrogatoires et ces suspicions que mes camarades de classe avaient à subir si fréquemment. Je n’avais
pas à mentir, puisqu’on ne me demandait pas de rendre des comptes sur mes activités extérieures. Bon, je savais les choses qu’il valait mieux cacher. D’instinct. Je ne me suis jamais
vanté d’avoir commencé à fumer dès l’âge de huit ans. Je planquais les cigarettes et les allumettes dans un local à poubelles avant de rentrer... Je ne me suis pas davantage vanté de mes séances
de touche pipi... Mais, pas de fausse innocence, ils ne devaient pas être dupes. Je dois le reconnaître, je me sentais très libre. Dans la mesure bien sûr, où l’image de la famille n’était pas
remise en cause. Les clashes et incidents que je relatais précédemment avaient, j’en suis sûr, toujours un lien avec des racontars qui étaient remontés jusqu’à mon père.
C’est vrai. Lorsque à quinze ans je suis devenu interne, mes parents m’ont laissé encore plus d’indépendance. Je n’étais pas tenu comme
d’autres à écrire régulièrement. Nos silences réciproques pouvaient durer des semaines... Lorsque j'ai été seul à Paris, ces silences duraient parfois des mois... Il m’est arrivé de débarquer à
la maison sans prévenir, après plusieurs mois sans avoir donné de nouvelles (nous n’avions pas de téléphone, les portables n’existaient pas !). Ma mère rajoutait un couvert. Mon lit était
toujours fait. Pas d'acrimonie. Pas de commentaire.
C’est vrai... Mais l’espace est tellement ténu entre le respect de l’individualisme et l’indifférence...
Bon, il y a des traditions familiales. Des pratiques non verbalisées, mais fortes et comme une évidence...
Je devais avoir treize ans. Je n’avais pas vu ma Marraine depuis près de deux ans. J’avais rencontré un transporteur "du pays", qui
livrait des fruits et légumes au commerce du coin. Je lui avais parlé. J’ai demandé à mon père de partir avec ce camionneur qui m’amènerait jusqu’à Moissac. Mon père est allé le voir et a donné
son accord. Je suis parti, avec dans la poche le nom et l’adresse d’une cousine de Papa qui habitait cette ville. C’est tout.
Nous avons eu des petits soucis sur la route, et nous ne sommes arrivés à destination que tard le soir, vers neuf heures. Il faisait quasiment
nuit. J’ai réussi à trouver l’adresse, j’ai frappé, je n’ai pas été entendu, j’ai alors frappé à des volets qui laissaient filtrer de la lumière. Ils se sont ouverts...
-
- " Rhôôô... C’est pas vrai... Ça, c’est un fils F... Mais entre, entre ! ... "
-
Et la porte s’est ouverte...
-
- " Rhôôô... Tu es Boby, c’est ça ?... Rhôôô ! Ce que tu ressembles à ton père ! (Rires...) En un peu plus grand, quand
même !...
-
- ...
-
- Mais... Entre, entre donc ! Et je suis sûre que tu n’as pas mangé ! Mais viens donc ! ... Et d’où tu viens comme
ça ?... "
-
Voilà. J’avançais, tout intimidé dans cette famille que je ne connaissais pas... J’étais un fils F... . J’étais accueilli, sans commentaire,
sans réflexion, sans étonnement. Ils n’avaient pas de nouvelles de mon père depuis plusieurs années... J’allais leur en donner...
C’est ça, la famille F... ! Le lendemain, le mari m’a conduit chez un autre cousin qui habitait à une vingtaine de kilomètres... Qui m’a
également accueilli à bras ouverts. Il a voulu me garder au moins une nuit à coucher, et a appelé ma Marraine (il avait le téléphone, lui...) pour qu’elle vienne me chercher le
lendemain.
Je n’ai pu prévenir mes parents que j’étais bien arrivé que trois jours après mon départ... Ils n’avaient pas lancé d’avis de
recherche !
C’est vrai... Mais l’espace est tellement ténu entre le respect de l’individualisme et l’indifférence...
Toujours pas à moi qu'ils sourient... Mais à mon beau-père
qui prend la photo, en visite l'année de mon mariage...
Tellement ténu que parfois j’ai douté... Douté... ? Non, bien plutôt pensé que mes parents se fichaient éperdument de ce que je vivais ou
de ce qu’il pouvait m’arriver... Indifférence. Inexistence. Dénie. J’ai toujours été farouchement attaché à mon indépendance. Et je souffrais de l’absence de regard sur mon vécu. Contradictions,
qui nous étouffent...
Dans ce texte écrit il y a plus de trente ans, j’ai raconté nos maigres
échanges après ma tentative de suicide, l’année de terminale. Combien ai-je cogité sur les courtes phrases qu’il avait prononcées ! Son interrogation sur ce que j’avais pu penser pour
" faire ça à ta mère "... C’est donc que pour lui ma vie ou ma mort n’avait aucune importance. Seule ma mère aurait été affectée... Son questionnement sur mon rôle, actif ou passif,
dans la relation homosexuelle. C’est donc que seules les apparences comptaient pour lui. Si j’étais un " pointeur ", il y avait moindre mal... Lorsque l’on a envie de se torturer, il
est facile de voir les choses négativement...
Après cet " incident " et mon changement d’établissement, interne à Bayonne, je me trouvais rapproché de ma famille. Tous les
dimanches je quittais l’internat pour aller chez mon frère, qui m’avait inscrit d’office dans le club de rugby où il avait des responsabilités. Le samedi, entraînement. Le dimanche, match, avec
les juniors ou avec l’équipe réserve. Je n’étais jamais laissé à moi-même... Ce que j’en ai voulu à mon père de s’être, ainsi, débarrassé de moi... Plus de problème : il avait refilé le bébé
à son fils aîné... Il a fallu que je sois adulte pour, soudainement, prendre conscience que mes parents avaient choisi cette solution dans mon intérêt. Parce qu’ils se sentaient dépassés par ce
grand adolescent, ou ce jeune adulte, comme on veut, qu’ils ne comprenaient pas. Ce n’est qu’après l’entretien avec mon frère (dont je parle dans un billet précédent) que j’ai réalisé que ce
dernier était au courant de tout depuis le début, et qu’il " travaillait " en parfaite coordination avec Papa... J’avais alors près de cinquante ans... C’est dire combien les
œillères furent tenaces...
Attention... Je ne veux pas dire là que j’étais absolument obtus et borné... Ce que je vivais au quotidien devait quand même me conforter
quelque peu dans ce sentiment d’indifférence à mon égard. Quand j’ai annoncé quelques mois plus tard mon départ pour Paris, ils n’ont fait montre que d’une impassibilité à toute épreuve. Aucun
conseil, aucune mise en garde. Tout au plus l’adresse de cousins qui tenaient un hôtel à Paris, comme point de chute possible. Pas d’émotion visible dans la séparation. " Salut mon fils, à
la prochaine ". En quelque sorte.
Lorsque j’ai présenté Monique, pas davantage d’émotion. Accueil à bras ouverts, certes. Affection vis à vis d’elle sans réserve, qui s'est
prolongée jusqu'au dernier jour. En somme, elle avait instantanément pris la place que je n’avais jamais eue.
Lorsque j’ai été incarcéré, il fut sans pitié. Je n’étais pas pardonnable. " On a le droit de se tromper de femme, pas de sexe... ",
" Je pensais que tu étais guéri. Si ce n’était pas le cas, tu n’avais pas le droit d’entraîner une femme et des enfants dans tes aventures... " Je ne sais pas si j’ai gardé cette
lettre. Je ne l’ai jamais recherchée. Mais ses mots sont gravés à jamais dans mon âme.
Lorsque Monique l’a eu au téléphone, il s’est mis à disposition pour elle, si elle avait besoin. Quant à moi, " Je crois que nous nous
sommes tout dit... ". Fermez le ban...
Il n’a pas téléphoné une seule fois pendant mon séjour à Fleury. Ni les deux années qui ont suivi, où je refusais de descendre au pays. Lorsque
nous y sommes retournés, " à cause des enfants ", pas un mot. Pas une allusion. Comme si j’étais absent depuis la veille. C’est un oncle, par alliance, celui dont je craignais le plus
la sévérité dans mon enfance, qui m’a serré dans ses bras, m’a longuement embrassé en me disant qu’ils " savaient ", et que ça ne changeait rien pour eux, qu’ils m’aimaient toujours...
Je n’ai pas pu répondre. Je pleurais, c’est tout.
Pendant les années qui ont suivi, nous sommes descendus régulièrement. Encore pour les enfants. Pour lui aussi, bien sûr, et pour toute la
famille. Mes enfants l’adoraient. Mais il ne lui serait pas venu à l’idée de proposer à Fred, le plus grand, de l’accompagner au jardin... Il fallait que ce soit nous qui lui disions que le gamin
serait heureux de passer ce moment avec lui. Alors il l’emmenait, sans problème. Mais il n’en aurait pas eu l’idée seul... C’est au travers de mes enfants, de l’affection que visiblement il leur
portait sans être capable de l’exprimer, que j’ai commencé à le comprendre...
Un ours mal léché, qui, va savoir pourquoi, avait mis ses sentiments sous boisseau...
Et dire que ma femme ne cesse d’affirmer que je lui ressemble de plus en plus...
(Fin provisoire)