Je ne sais rien de lui. Ou si peu. Nous n’avons jamais vraiment parlé. Jamais échangé. Un mur immense entre nous. Jusqu’à un âge bien avancé, j’ai toujours eu peur de lui. Toujours sur la défensive. Jamais un abandon. Jamais un câlin. Pour ainsi dire jamais un baiser. On ne se serrait même pas la main, comme cela se pratique dans certaines familles. Rien. Contact = danger. Pour lui, ou pour moi ?
Le peu que je sais, c’est ce que ma mère a pu m’en dire, comme ça, occasionnellement, au détour d’une conversation.
Il était le fils unique d’une
petite famille d’artisan, dans le Quercy profond, au fin fond d’une campagne sauvage mais plutôt riche. Entre Cahors et Moissac.
Le paradis des fruits et du chasselas... Fils unique veut dire enfant gâté. Il semble que ce fut le cas. Il avait tout ce qu’il voulait. Ses parents cédaient au moindre de ses caprices. En 1926
il eut un des premiers cabriolets de la région. A 17 ans. Bon, d’accord, ma mère me racontait qu’il fallait le démarrer en courant à côté pour le lancer, et qu’il n’avait pas de marche arrière...
Mais il en jetait grave, dans le patelin...
Il avait un physique plutôt avantageux. Lui... Alors, à part le foot (où semble-t-il, il excellait), il consacrait son temps aux dames... Il n’allait quand même pas perdre son temps à l’école ou
dans l’atelier de menuisier ébéniste de son père ! Quand, enfin adulte et posé, il s’engagea dans les luttes syndicales, c’est ma mère qui lui apprit à rédiger correctement. Jusque là son
écrit était simplement phonétique. Ça, il me l’a avoué un jour. Pour me convaincre de ne pas perdre mon temps à l’école.
Il vouvoyait ses parents, mais leur menait la vie dure... (" Mère, vous me faites chier ! ... ", que je cite dans un vieil article...). Son père, n’en pouvant plus, l’envoya finir
son apprentissage chez un oncle, menuisier à Toulouse... Je ne sais rien de cette période.
Je ne peux pas dire grand chose de plus. Désolé pour mes enfants, pas grand chose à se mettre sous la dent dans la culture familiale paternelle... Mais si, quand même. Tous ceux qui l’ont connu
l’ont aimé. Intensément. Pour toujours. Ma marraine, sa cousine, en parlait comme d’un Dieu. Ses autres cousins sont restés fortement attachés, alors qu’il ne les voyait presque plus. J’ai
rencontré de ses amis, qui toujours, m’en ont parlé avec tendresse. Hors du champ familial, il était adorable. Ça se confirmera toujours. Bougon à la maison, charmeur à l’extérieur.
Un frère de ma mère, ébéniste, échoua dans cette famille au cours de son Tour de France de Compagnon. Il rencontra une amie
de mon père. Contrairement à ce qui était initialement prévu, au mariage mon père eut la sœur du marié pour cavalière. Les 250 kilomètres qui séparent les deux villages n’étaient pas propices à
de longues fréquentations. Peu de temps après, le mariage de mes parents était célébré. Dans la ville de la mariée, selon la tradition. Mon père fut totalement séduit par les Landes et la côte
Aquitaine. Il abandonna son Quercy natal pour s’installer définitivement sur la côte landaise, dans cette petite ville proche d’Arcachon. Jusqu’à sa mort.
Devenu chef de famille, et sous l’impulsion de ma mère, il se devait de devenir un homme sérieux... La menuiserie ne le tentait pas. Mais il ne
manquait pas d’esprit d’entreprise. Il était certain que le petit village du bord de mer avait un avenir touristique. Les milliers d’estivants qui envahissent nos côtes aujourd’hui lui donnent
raison, mais...
Il fit construire un petit salon de thé en bois, sur la dune, vue imprenable sur l’océan. Coquet. Bien pensé. Un labo photo permettait à une de mes tantes de se lancer dans l’aventure de la
photographie. Mais... Violente tempête comme l’océan nous en réserve parfois. Quelques planches, deux chaises de bar, une table en rotin, un peu de vaisselle... C’est tout ce qu’ils ont retrouvé
au petit matin.
Ils devaient être plus modestes. Le couple est devenu gérant d’une " Coop ", ces magasins d’alimentation de la région
Aquitaine. Je ne sais pas exactement combien de temps. Mon frère et ma sœur sont nés dans l’intervalle. La guerre a limité les ambitions. Quand les Allemands ont occupé toute la côte, mon père
envoya ses enfants à l’abri dans son village natal.
Je ne sais rien de la période. Ni mon père, ni ma mère n’en parlaient. Ils étaient communistes. Mon père avait sa carte d’ancien combattant, et était très estimé par ses compagnons et par ceux du Parti. C’est tout ce que je sais. Et, enfant, combien j’ai souffert de cette ignorance ! S’ils n’avaient rien à cacher, pourquoi n’en parlaient-ils jamais ?
La guerre n’était pas terminée, mon père, toujours convaincu de l’avenir du tourisme, se lançait dans une nouvelle aventure. Il achetait un autobus d’occasion, passait son permis " transport en commun " et tentait d’ouvrir une nouvelle ligne vers Bordeaux. Fiasco total. Il abandonnait assez vite ce projet.
Une opportunité leur fit " prendre " deux magasins mitoyens dans Bordeaux même. Maman vendait des fleurs, Papa tenait l’épicerie... Entreprise bien hasardeuse dans l’après-guerre. D’autant qu’un imprévu de taille ( 5 kg 250) venait perturber leurs projets. Moi.
Je devais avoir trois ou quatre ans quand ils firent faillite. Nouveau déménagement. Au fin fond de l’Aquitaine. Travail de manœuvre dans une papeterie pour mon père. Femme au foyer pour ma mère. Toujours dignes. Toujours fiers. Ce fut sans doute très très dur pour eux. L’argent était rare. Mais je n’ai jamais ressenti la misère. Je n’ai jamais eu faim. Le début des combats syndicaux.
Et dans cette après-guerre qui se prolongeait, les syndiqués n’étaient pas bien vus. Les syndicats peu puissants dans les petites entreprises. Mon père fut viré, à la première occasion. Nouveau déménagement. 250 kilomètres plus loin. Retour à la menuiserie. Accident du travail, main touchée. Réorientation. Chauffeur routier. Les luttes syndicales continuent. Les licenciements aussi. Mise à l’index. Liste rouge. Au sens propre. Longue période de chômage, vrai galère. Misère. Je n’ai jamais eu faim. Ma mère était là.
Enfin une éclaircie. Une relation de mon père lui offre l’opportunité d’être embauché malgré son âge dans La Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine (SNPA, future Elf...). Elle vient de découvrir le gisement du gaz de Lacq, en Béarn. Une aventure industrielle gigantesque commence. Nous la vivrons de l’intérieur. Nouveau déménagement. J’ai dix ans.
