STOP.
Et, en somme, voilà la démonstration. Presque deux pages d’écrites, où je voulais parler de notre amitié, et… Je n’ai fait que parler de moi, et tout ramener à moi. C’est pourtant bien LE thème où la réciprocité devrait être de rigueur.. J’aurais même dû parler plus de Bob que de moi-même, sinon pour dire ce que j’avais fait ou aurais aimé faire, pour lui. Seulement là, je suis sec !
Bob, sans doute n’ai-je pas été capable de percevoir tes propres difficultés et problèmes. Mais contrairement à moi, tu ne dis rien, tu ne demandes rien ! Difficile de ressentir et de comprendre sans être intrusif… Mais là encore, mon discours n’est-il pas une fuite ?
Je me souviens de cette petite somme que je t’avais prêtée, et que je t’ai réclamée (toujours incapable de gérer mes revenus…) Longtemps j’ai culpabilisé de t’avoir rappelé cette dette, alors que je prétendais être prêt à faire n’importe quoi pour toi…
Je me souviens d’une discussion à V., au sujet du sida, où je jouais mon rôle du fataliste amer, on n’a rien sans risque, et ce n’est que quelques temps plus tard que je réalisais combien je n’avais pas été à l’écoute de ta souffrance vis à vis de cette maladie et quel monde il y avait entre ton vécu et ma petite vie douillette de père de famille protégé…
Je me souviens, bien sûr, de cette discussion à M. . Enfermé dans mon cocon (avec quand même une certaine souffrance), j’ai été incapable de t’écouter. Alors que sans doute, tu étais prêt à me parler.
Je revendique que tu es mon meilleur ami. Je n’ai jamais été capable d’être le tien.
Bob, tu m’as fait des reproches sévères, ces derniers temps. Tu n’acceptes pas mon comportement, sans doute pas davantage mon égoïsme. Mais ton jugement est-il juste ? C’est pour répondre à cette interrogation que j’ai dû développer d’abord le chapitre précédent. Car si tu n’as fait que subir une amitié envahissante ton jugement peut être entaché de partialité. Et il peut être aussi une manière élégante de dire " tu nous emmerdes avec tes problèmes de femme, d’enfant, métaphysiques, etc. …. Résous tout ça par toi-même ! "
J’ai entendu deux reproches essentiellement. Je n’ai pas su faire le bonheur de Monique, n’ayant pas pris la mesure de mes responsabilités d’homo marié, et j’occulte mes responsabilités dans les difficultés de Fred. Tu dois quand même te douter que ce sont là deux questions que je me pose depuis des années…
Un homo (jusqu’au bout des ongles) avait-il le droit de se marier ?
A fortiori, avait-il le droit de faire des enfants ?
Est-il, seul, responsable de ce qui en découle ?
Mon père avait fermement répondu à ces questions : " on a le droit de se tromper de femme, pas de sexe. Je croyais que tu étais ‘guéri’. Si ce n’était pas le cas, tu n’avais pas le droit d’entraîner quatre personnes dans tes aventures ! "
Point. Réglé, jugé. Pas de commentaire ni de discussion possible.
D’abord, que peut signifier " être homosexuel et marié " ? Pas maintenant. Avec la pile de " Têtu " sur le coin du bureau, la " Nuit Gay " sur Canal+, et " Pink TV " que l’on suit du coin de l’œil, et les confidences faites chez Delarue… Dans les années 70. Juste après 68, qui n’a libéré que quelques intellectuels, et onze ans avant l’arrivée de la Gauche au pouvoir qui devait enfin débuter la dépénalisation…
Homosexuel, pour commencer. D’abord, et avant tout…
Etre PD, c’était être un paria. Peu de choix…
L’accepter, et vivre en marginal, coupé de tout, et de tous, et notamment de sa famille.
Ou choisir de s’intégrer dans le " milieu ", coiffeur, serveur ou danseur, ou reconnu dans une profession artistique. (Tiens, j’ai rêvé un temps d’être cinéaste, et j’ai préparé l’IDHEC !)
Et surtout pas, une profession qui mette en relation avec des enfants !
Ou enfin, comme la majorité je pense, vivre dans la duplicité, une vie au grand jour, une vie dans l’ombre et la crainte.
J’ai bien dû regarder la réalité en face, je n’avais pas la carrure pour être un artiste. Je n’aurais d’ailleurs, il faut le reconnaître, pas été mieux en coiffeur ou en danseur !… Et puis il y avait les enfants, les miens, j’en parlerai après, et surtout –convaincu que j’étais de n’en avoir jamais à moi– ceux des autres dont l’éducation me passionnait. Dès quinze ans j’ai été aide moniteur, puis pion, et je me suis enthousiasmé de plus en plus pour la pédagogie, jusqu’à entrer à l’Ecole d’E. . Non pas particulièrement attiré par les délinquants (la seule image que j’en avais c’était la lecture des " Hauts Murs " d’A. Le Breton, c’est dire !) mais tout bêtement, et comme beaucoup d’entre nous, parce que les études étaient payées.
Dans ces années 66 – 70, il s’est fait un long cheminement en moi. Je n’ai jamais été un militant de la cause homosexuelle. Je suis passé à côté du FHAR, et des autres GLH.. J’étais fortement imprégné de l’idéologie communiste, la seule lutte valable était la lutte des classes, et toute revendication parallèle était une diversion de la droite pour affaiblir le prolétariat ! Mouvements féministes, contestations identitaires, tous dans le même sac ! Et puis, plus simplement, trop égocentrique, je cherchais d’abord à trouver ma propre voie. J’avais tellement peur du scandale ! Difficilement, j’allais vers l’acceptation de ma nature. Mais sans remettre en cause le fait non discutable que j’étais un paria. Avant 68, je ne connaissais que les pissotières des gares et les nombreuses vespasiennes, et donc les aventures sans lendemain, laissant toujours un goût amer en plus de la culpabilité. Avec deux peurs permanentes : les flics et les truqueurs…
Après 68, j’ai découvert le " milieu " (qui n’était pas encore le Ghetto), les boîtes, les saunas… Et j’ai rencontré des hommes de tous les niveaux sociaux, de toutes les professions. Qui vivaient plus ou moins bien la clandestinité, ne la remettaient pas en cause, et affectaient de s’en satisfaire.
J’ai rencontré des hommes mariés. Certains " avaient eu la chance d’être veuf très tôt " (dixit), la grande majorité vivait une double vie bien organisée. Je n’ai pas, à cette époque, rencontré de mari dont la femme était au courant. Même divorcés, ils restaient cachés, " à cause des enfants ". Il est vrai convaincu de ne jamais me marier, je me jurais que jamais, absolument jamais je ne vivrais dans une telle hypocrisie.
J’ai rencontré un mec splendide. Malgré ses 25 ans (il était un peu plus âgé que moi), il ressemblait à un éphèbe sorti d’une carte postale. Inspecteur des impôts, il jouait de son air puéril pour mieux piéger les entrepreneurs qu’il contrôlait… Et il en riait ! Je ne sais pas si je l’ai vraiment aimé. Nous avons vécu cinq mois de vrai bonheur fait de complicité, de tendresse, et de… Il me semblait trop parfait, trop idéal. Il avait une sexualité débordante qu’il m’était difficile de suivre… Lorsque j’ai senti les premiers relâchements, les premiers petits mensonges, je suis parti en courant. En laissant simplement un mot sur la table et les clefs dans la boîte aux lettres. Je ne m’étais jamais vraiment installé chez lui. Sans pouvoir le verbaliser, ce n’était pas ce que j’attendais.
Juste avant cette époque, j’avais eu une aventure avec une jeune fille. Bob, tu l’as connue, même si tu ne t’en souviens pas, car elle participait au groupe de danses collectives que j’animais à S. . Je ne l’ai jamais aimée. Elle est entrée dans mon lit avec la complicité de son beau-frère. Un ex-collègue pion qui m’aimait beaucoup et rêvait sans aucun doute de me voir devenir son beau-frère. J’avais été le témoin à son mariage… C’est la période la plus honteuse de ma vie. Je jouais la comédie vis à vis de l’Ecole d’E. , vis à vis des collègues (pas de question à affronter, par toi y compris), vis à vis de moi, vis à vis d’elle bien sûr, et c’est là le plus horrible, puisque je rêvais de la mettre enceinte avant de l’abandonner. Pour avoir au moins un enfant ! Je devais chaque fois livrer une véritable bataille pour être à la hauteur au lit. J’en ressortais le moral à moins que zéro. Un week-end, j’ai pris conscience de l’horreur de mon attitude et de ce que cela signifiait. Des valeurs que je bafouais. Du malheur que je pouvais faire naître. Je l’ai quittée. Brutalement. Sans une explication. Je n’ai jamais revu son beau-frère. Aujourd’hui encore j’ai mal de ce que j’ai pu essayer de faire. Je ne parle pas de tout ça pour satisfaire mon ego en me racontant. Cette période est, je crois, pour beaucoup dans la compréhension de mon comportement avec Monique, que tu sembles remettre en cause aujourd’hui.
Je suis parti au Service Militaire persuadé que ma vie serait faite de solitude et de mensonge. Si je voulais exercer un métier que j’aimais, je devais cacher à tous mes perversions, tu sais combien elles étaient redoutées et combattues dans notre profession. Je l’acceptais de moins en moins. Je ne trouvais pas d’explication à ce rejet violent, j’étais convaincu de pouvoir apporter aux enfants autant, et même plus, que tous ces hétéros caricaturaux, délivrant une image machiste, violente, et … souvent imbibée d’alcool. Pas encore réellement politisé dans ce domaine, je revendiquais (dans ma tête) de plus en plus le droit de vivre " comme tout le monde ". Confusément, j’attendais en fait que la société fasse un pas vers moi, sans envisager la moindre évolution de ma part. L’acceptation sans condition devenait prioritaire.
Je ne croyais pas à une vie possible à deux dans le milieu homo, elle n’aurait pu être que cachée, fragile et aléatoire, et je n’ai jamais cru en la fidélité… Surtout, j’étais de plus en plus certain de ne pouvoir être aimé. Je cherchais à comprendre pourquoi. Je réalisais la violence de mon égocentrisme, mon incapacité à aller vers les autres, (sauf lorsqu’il s’agissait d’enfants). J’en concluais que je " n’étais pas normal ", faisant l’amalgame entre mon homosexualité et mes difficultés relationnelles. Il allait falloir vivre avec. Le moins longtemps possible. J’avais toujours pensé que je ne vivrais pas vieux. J’en étais maintenant convaincu.
J’étais prêt à foncer tête baissée dans n’importe quelle situation qui me maintiendrait la tête hors de l’eau… Déjà disponible pour un comportement suicidaire.
C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Monique. Elle a su me mettre en confiance. Elle a forcé les principaux blocages. J’ai découvert que je pouvais aimer, et surtout désirer, une femme. Le sexe faible ne m’était plus interdit. Je ne le fuyais plus. J’en redemandais… Son charme avait opéré.
En un instant, en un dixième de seconde, j’ai tout oublié. Mes craintes. La malédiction qui me poursuivait, ma double vie, mes culpabilités, mon fatalisme et mes envies suicidaires…
La personnalité de Monique a aussi, et surtout, été décisive. Je l’admirais, la respectais. Nous nous étions rencontrés dans le mouvement d’éducation qui portait tous mes espoirs de " rédemption "… Toutes nos idées convergeaient, nous étions d’accord sur tout ce qui à mes yeux avaient de l’importance. Pendant des années je crois que nous n’avons pas eu de désaccord significatif. L’idée du mariage a très rapidement fait son chemin. Mais rien moins que simplement !
Compte tenu de tout ce que j’ai dit plus haut, je ne pense pas avoir besoin de décrire les tourments et les interrogations qui m’ont assailli pendant les quelques mois qui me séparaient de ma libération (et oui, on dit ça aussi pour le Service Militaire !)
L’éclaircie était brutale. Les gros nuages noirs chassés si soudainement s’accrochaient à l’horizon. Ils n’allaient pas disparaître aussi simplement !
Mais…
Demande-t-on à un coureur de jupon devenu sincèrement amoureux s’il a l’intention d’être fidèle ?
Lorsque deux homos se mettent en couple, aussi cavaleurs soient-ils, ne pensent-ils pas être définitivement fidèles ? Je ne croyais d’ailleurs pas vraiment à la fidélité. Mais la question ne se posait pas ! Ma vie était pleine de, et par Monique ! Nous n’avions pas assez d’instants pour nous découvrir, et nous ne nous séparions que pour aller au travail. Et quand je ne travaillais pas, je la rejoignais le plus souvent, militant à ses côtés.
Lorsqu’elle a tout su de moi, et m’a dit l’accepter, j’ai vraiment été convaincu que rien ne pourrait nous séparer. Mais bien sûr j’étais toujours homo ! Bien sûr je restais sensible aux charmes des éphèbes et des jeunes mâles virils ! Mais comment l’un d’eux pourrait-il mettre en péril tout ce que nous allions construire, alors que jusque là je n’étais jamais tombé amoureux d’un garçon et que je ne pensais pas cela possible ?
C’était peut-être ça, un homosexuel marié : un homme attiré depuis toujours par d’autres hommes et qui découvrait l’amour sincère, vrai, de façon inattendue, dans les bras d’une femme.
Beaucoup de PD ont convolé en " justes noces "…
Parce qu’ils nient, consciemment ou non, leur nature profonde…
Ou bien qu’ils doivent se sécuriser socialement, vis à vis de la morale bien pensante…
Ou bien qu’ils cèdent aux pressions familiales…
Ou bien qu’ils veuillent, quoi qu’il arrive, une descendance…
Ou bien qu’ils aient peur du regard des autres…
Ou bien qu’ils pensent ainsi soulager une souffrance devenue insoutenable…
Ou bien… Un peu de tout ça à la fois…
Pour ce que j’en savais, c’était toujours dans le mensonge, la tromperie, la misère psychique.
J’avais voulu m’assumer homo, sans trop savoir comment faire. Subissant, en attendant une hypothétique solution, une double vie dont j’essayais de sublimer chaque volet. Idéaliste, et me voulant irréprochable dans le travail et le militantisme, désir somme toute assez compréhensible. Mais aussi " pur " et profondément honnête dans ma vie sexuelle. Ce que j’ai pu être chiant pour mes partenaires ! Quel esprit torturé et culpabilisé je leur faisais subir, dans et après, les échanges amoureux !
Alors, ce que je vivais avec Monique ne pouvait pas être le refuge misérable décrit précédemment. J’étais homosexuel, et la vie semblait m’offrir la possibilité de vivre une vie familiale normale… Je ne savais pas où j’allais. Je n’avais pas d’exemple. J’allais devoir inventer chaque minute. Découvrir seul la complexité de la situation. Etourdi par le bonheur, malgré toutes mes craintes, j’allais de l’avant.
Convaincu, bien entendu, que j’étais le seul dans cette situation, et que personne avant moi n’avait eu une telle expérience !
(à suivre...)
