Etais-je plus fragile en homme marié qu’un coureur de jupon rangé des affaires ? Je ne le crois pas.
Cet amour que je donnais à une femme était-il plus fragile que s’il avait été donné à un autre homme ? Je ne le crois pas.
Etait-il de ma part moins sincère, plus affecté, plus conventionnel ? Je n’ai jamais douté.
Je pouvais donc aimer et être aimé ?… Oui. Point, c’est tout. Surtout ne pas regarder plus loin !
Il y avait un problème, c’est sûr. Je peux le dire avec le recul. Mais il n’était pas en lien direct avec mon homosexualité. Il résidait dans ma nature
profonde. Celle que j’ai essayée d’approcher au travers des psychanalyses et autres psychiatreries. Et qui me fuit toujours. Cette conviction profonde en moi de ne pouvoir être aimé, qui m’a
fait mettre en doute y compris l’amour que Monique me porte (" Ça l’arrange d’être avec moi, elle a peur de la solitude, c’est pour ça qu’elle me supporte "). Cette incapacité d’aller vers
l’autre, libéré, ouvert, disponible, qui ne m’a pas permis de m’abandonner simplement au bonheur. Cet égocentrisme exacerbé, qui ramène tout à moi, que ce soit les doutes et les fautes (bien
sûr c’est de ma faute, JE…), que ce soit l’amour des enfants que je cherche à m’accaparer…
Mais, Bob, si connaître et verbaliser le problème donnait la solution, ça se saurait !
Donc, marié, je pouvais être ? Jusqu’aux événements, je n’ai jamais conceptualisé et encore moins verbalisé les tenants et les aboutissants de cette
situation : " homosexuel marié ". Je l’étais. Point. Et j’essayais de faire face, jour après jour.
Il est vrai que j’ai toujours pensé que j’étais un " homosexuel marié " et non un " bisexuel ". D’abord, à l’époque ce terme m’était inconnu, et puis d’une
certaine façon je ressentais ce concept plus flatteur : un unijambiste admis dans une équipe de foot réputée, en quelque sorte.
Comprendre comment, petit à petit, les choses ont évolué jusqu’à ce que je redevienne un " pratiquant " serait beaucoup trop long, il faudrait beaucoup
plus que ces quelques pages. Cela ne me semble pas présenter beaucoup d’intérêt dans cette réflexion sur " l’homosexuel marié ".
En quelques mots, disons que le stress, les petites difficultés quotidiennes d’un couple en général, les périodes très lourdes, comme les grossesses
difficiles, la perte du bébé, ont du avoir un rôle significatif. Notre couple vivant avec ses enfants en vase clos, avec très peu d’amis, très peu de relations, alourdissait les relations. Ce
couple existait, pas uniquement de façon formelle, puisque nous avons eu quatre enfants en moins de cinq ans… Avec, je crois, beaucoup de bonheur.
Mais très vite, j’avais pris conscience que nier ma nature profonde, faire comme si je n’étais pas homosexuel, rendait la vie insupportable pour tous.
Nouvelle preuve d’égocentrisme ? La vie serait surtout insupportable pour moi ? Peut-être… J’ai cependant la prétention de continuer à croire que pendant toute cette période je réfléchissais,
et que j’ai beaucoup, beaucoup, pensé aux autres pendant ces réflexions.
Si j’avais totalement tourné la page, et avais vécu pleinement ma vie de couple, je n’aurais pas été un " homosexuel marié ". J’aurais été un homme ayant
eu des aventures homosexuelles dans sa jeunesse.
Si j’avais repris une vie homosexuelle active, une double vie, je me retrouvais dans la situation des hommes que j’avais rencontrés plus jeune et qui me
faisaient horreur.
Je ne vivais pas dans le mensonge comme eux, Monique savait tout de moi. Le bel alibi ! Je ne pouvais pas non plus étaler avec ostentation mes rencontres,
mes discussions, d’autant qu’il ne se passait rien de significatif. Les revues pornos étaient un exutoire aux fantasmes devenus trop pesants. Je n’allais quand même pas les étaler sous ses yeux
en demandant de la complaisance ! Alors je me montrais discret, j’omettais de parler de rencontres, de détours pour boire un pot dans un bar que je fréquentais " avant ". Pourtant. Boire un pot
! Car il s’agissait bien de cela uniquement. Se retrouver un moment dans une ambiance correspondant à sa vraie nature.
Peut-être aurais-je alors dû regarder les choses en face et provoquer notre séparation. Peut-être Frédéric n’aurait-il pas connu les difficultés qu’il
rencontre… Et si j’avais été arrêté et emprisonné alors que j’étais séparé d’eux… Aurait-il mieux vécu les événements ?
Mais la séparation voulait dire quoi ?
Fuir de nouveau, sans explication ni confrontation ? Puisque je n’avais jamais su faire autrement…
Abandonner Monique seule avec trois enfants, en l’aidant bien sûr ? Et le respect de ma parole donnée ?…
Ne plus revoir Monique ? L’idée même m’était insupportable. Là, il n’y avait ni réflexion ni raisonnement. Un état de fait. Je ne pouvais pas…
Ne pas voir grandir les enfants, ma chair, ma raison de vivre ? Je vais y revenir plus loin…
Un autre problème non négligeable, dans " homosexuel marié ", il y a deux satanés mots : " homosexuel " et " marié "…
Marié. Ces foutus " liens sacrés du mariage ", envahissants, même pour des non croyants. Vivre en concubinage, avec un compagnon ou une compagne offre un
atout majeur, même s’il n’est jamais réellement formulé : " je reste avec toi parce que je choisis de rester, rien ne m’y oblige ". Lorsqu’on est marié, il y a toujours ce doute insidieux, " il
reste avec moi parce qu’il n’ose pas briser les liens du mariage "… Nous en avons parlé parfois avec Monique. Il m’arrive de penser qu’elle n’a jamais vraiment cru que je vivais avec elle parce
que je ne pouvais pas envisager de vivre autrement. Parce que je l’aimais et que la vie sans elle n’avait aucun sens. Elle pouvait craindre que mon mariage ne soit qu’une couverture… Mais en
fait, je me moquais de la pression sociale et de la morale dominante. Et puis, cela aurait pu durer un temps, pas des années ! Bien sûr, lorsque j’étais éducateur le doute était permis. La
pression extérieure était forte. Mais, de retour dans l’anonymat du privé, sans responsabilité vis à vis des jeunes, aucune contrainte réelle ne subsistait. Et puis le monde et la morale
évoluaient. Je ne n’avais plus objectivement ce type de contrainte. Et pourtant j’ai toujours senti qu’elle doutait…
Homme marié… C’est quand même beaucoup plus simple, non ?
Dans " homosexuel ", il y a le mot sexe. Bien sûr. Et l’on voit et l’on pense surtout à l’acte. Mais ce n’est qu’une toute petite facette du problème.
Aujourd’hui bien sûr je vois et j’entends parler des gays qui, somme toute, n’ont fait qu’un choix de vie. Ils sont homos comme ils auraient pu aimer les blondes ou les rousses, ou fantasmer
sur les femmes de couleur… Une petite fantaisie, une toute petite différence, quoi…
Mais ce que j’ai vécu, c’est la honte, la culpabilité, la vie cachée, les mensonges. Ce que j’ai connu, ce sont les heures de drague vaine allant de
vespasienne en pissotière, de sauna en boîte. Pour de temps en temps, connaître une vague aventure où le partenaire se fiche éperdument de toi et de tes sentiments et ne recherche que sa
satisfaction personnelle. (Quoique, en fait, aujourd’hui les choses n’ont guère changé, lorsque je vais faire un tour sur un forum de discussion, je ne vois que des gars qui recherchent un
fantasme, une satisfaction, et qui se moquent éperdument de qui est en face…)
De ce vécu fait de frustrations et de quêtes incessantes, accompagnées d’une sauce de honte et de culpabilité, s’est constitué une sorte de culture.
J’emploie ce mot auquel tenait tant Jean Le Bitoux et les GLH. Ils revendiquaient une " culture homosexuelle ". Moi j’y vois plutôt l’acquisition d’automatismes, la mise en place de modes de
vie dégradés, l’installation d’une dépendance. On devient vite un drogué de la drague ! Le but plus ou moins conscient et avoué n’est plus de trouver un partenaire pour une partie de jambes en
l’air, mais d’évaluer sa séduction, de ressentir que l’on éveille encore (toujours) l’intérêt, de provoquer le désir, de réussir à ferrer un beau poisson. Le plus parfait possible selon ses
propres critères, bien sûr. Car il y a de la pêche et de la chasse, dans cette démarche là ! Quel homo osera nier qu’il lui est arrivé de s’attarder sur un lieu de drague, après avoir fait
affaire, alors qu’il ne ressent plus aucun désir physique ? En fait, le meilleur est toujours à venir…
Et ça, c’est profondément ancré dans les tripes. En ce qui me concerne, en tout cas, mais j’ose généraliser. Alors, un homosexuel marié, même s’il reste
fidèle, ne parvient pas à se débarrasser de ça : le besoin de draguer, de séduire, d’éveiller l’intérêt. Et pourquoi pas avec un petit frisson de crainte, de honte et de culpabilité, histoire
de bien se sentir hors norme…
Lorsque je suis revenu sur les lieux de drague, il n’y avait pas vraiment de désir physique, aucun besoin inassouvi. Je ne pouvais trouver aussi bien que
ce que j’avais déjà, et je le savais. Alors ?
Tu sembles dire, Bob, que je me suis comporté en irresponsable, que j’ai pris des risques intolérables et inadmissibles compte tenu de ma situation. Que je
ne pensais qu’à moi, oubliant Monique et les enfants. T’es-tu demandé si j’aurais pu faire autrement ?
Comment parler de rationnel, là où tout est irrationnel ? Comment gérer et encadrer des comportements qui ignorent toute logique et toute raison ? D’une
certaine façon, au début tout au moins, je m’interdisais même de penser. Je vivais, c’est tout. Je savais qu’après une séance de drague, vaine ou non, toujours conclue par une forte
culpabilité, je rentrais quand même apaisé à la maison, d’une certaine façon plus détendue et plus disponible pour Monique et les enfants. C’était un pis aller ? Oui, bien sûr.
J’aurais pas dû ? C’est vrai, j’aurais pas dû. Désolé, je suis vraiment un PD.
Il y a un mot, que j’ai assez peu employé depuis le début de ces réflexions : la souffrance. Ai-je besoin de dire son importance, son poison, distillé
minute après minute, heure après heure, drague après drague ?
Vouloir s’assumer, vivre " normalement " ses tendances et ses désirs, ne dispense pas de cette souffrance effroyable, de cette culpabilité profonde, de ce
leitmotiv : " pourquoi je ne suis pas simplement comme les autres ? "… Pourquoi les choses ne sont pas plus simples ?
Et ce désir quasi permanent d’en finir une bonne fois pour toutes…
Ne va surtout pas imaginer que ce sont des raisonnements à posteriori, faits maintenant pour me justifier. Il ne se passait pas un jour, pas une drague
surtout, où ces idées ne bouillonnent dans ma tête, et bien d’autres encore. Je me sentais pris dans un piège immonde. M’interdire tout écart, et je me niais, me frustrais, me castrais. Ou bien
me laisser aller, vivre, et draguer, juste un tout petit peu, un peu, enfin pas trop longtemps, encore un peu quand même …
Et puis, je me suis insurgé. Que faisais-je de mal ? J’avais cru possible d’avoir une femme, des enfants. Je pensais leur apporter tout ce que je pouvais.
Ils étaient, croyais-je, plus heureux que bien d’autres, entourés d’amour et de tendresse. J’avais un rôle social important, constructif, apprécié. Mais j’étais homo, et j’avais envie de vivre
cette autre facette de ma personnalité. De quel droit la société me confinait-elle dans des zones immondes et interdites aux gens " normaux ". Pourquoi ne pouvais-je pas vivre mes
contradictions au grand jour ? Car je haïssais les lieux de drague, et je tenais la Société pour responsable de notre confinement dans ces lieux. Je n’imaginais même pas qu’il puisse en être
autrement.
Pourquoi aurais-je accepté le principe qu’un homo n’avait pas droit à une vie socialement normale ? J’avais de plus en plus envie de me battre pour " le
droit à l’indifférence ". Sans doute, confusément, je devais culpabiliser de ne pas avoir pris des engagements militants pour le " droit à la différence ". Je jouais le porte drapeau, et
prenais les risques inconsidérés que tu sais. Etait-ce de l’inconscience, de l’irresponsabilité, un cri de trop grande souffrance, un orgueil mal placé ? Je ne sais pas. C’est là que D.J., mon
avocat, parlait de suicide social. C’est là que je ne peux plus expliquer, mais constater : quelques temps après, j’étais derrière les barreaux. Pour neuf mois.
De toute façon, je crois aujourd’hui que l’on se débat dans des remous impossibles. Chacun. Tout seul. Abominablement démuni. Dans ce même temps, tu fuyais
en permanence, jamais plus de quelques mois au même endroit… Es-tu certain que c’était des choix réfléchis, volontaires ? Tu maîtrisais ta vie, et tu étais à l’abri de tout dérapage ?
Politisé, engagé dans un militantisme type GLH, aurais-je eu plus de capacité à prendre mes distances et à mieux gérer les priorités ? Peut-être. Peut-être
pas. Car je ne me sentais pas mieux avec mes congénères chez qui j’éveillais surtout de la défiance. Vous savez bien le surnom que les PD donnent au mariés : " les Honteuses ". J’étais seul,
très seul.
Je ne veux pas me justifier. Un orgueil démesuré m’a empêché d’appeler au secours. Une fierté maladive m’obligeait à tenir tête. L’animal traqué dresse ses
poils, découvre sa mâchoire et est prêt à mordre celui qui fait le premier geste. Même la main d’un ami.
Mais dans tout ça, et mes sentiments pour Monique ?
Voici plusieurs jours que je tourne en rond sans parvenir à aborder ce chapitre.
D’abord, une énorme difficulté. J’ai envie de parler juste, vrai. Mais dans mes réflexions, j’ai alternativement deux interlocuteurs : Monique et Bob.
C’est évident qu’il y a des réflexions intimes, qui ne concernent que Monique et moi. Mais en même temps j’ai peur d’omettre des idées qui pourraient permettre à Bob de mieux comprendre…
Comprendre ? Pourquoi veux-je à tout prix lui faire comprendre ? Dois-je me justifier ?
Il y a pourtant des points que je n’aborderais pas de la même façon avec Monique et avec Bob.
Pour essayer d’avancer, je vais tenter de ne faire aucune autocensure. Comme nous devons lire ensemble ces quelques pages, Monique saura m’aider à faire le
tri. Conviction. Soulagement.
Lorsque nous parlions avec Monique, je tenais toujours à l’assurer que rien, quoi qu’il arrive ne me ferait la quitter. Lorsqu’elle me demandait si je
pensais l’aimer, je ne pouvais que répondre par une constatation : si j’essayais d’imaginer ma vie sans elle, j’éprouvais un immense vertige et une peur panique. Etait-ce l’aimer que de ne
pouvoir envisager de vivre sans elle ? Je n’ai toujours pas la réponse.
Il faut maintenant que j’essaye de décortiquer ces sentiments. Ces mécanismes incontrôlés qui me font fonctionner.
Parler de l’Amour… Faire la part entre :
Le désir physique ;
Le besoin de se sentir désiré ;
La possession intellectuelle, physique ;
Les jardins secrets ;
L’envie de partager ;
L’envie de donner ;
Le besoin de protéger ;
La complicité, l’entente intellectuelle ;
Ce que l’on construit ensemble, les enfants ;
Aimer. Amour. Passion. Je crois que je suis un handicapé de l’amour. Je ne sais pas ce que c’est que d’aimer. Se donner corps et âme à l’autre, oui. Etre
prêt à affronter toutes les difficultés pour un autre, oui. Vouloir tout partager avec l’autre, oui. Désirer que deux corps ne fassent qu’un dans une grande fusion, oui. Mais aimer
Est-ce que mon père ne m’a jamais aimé ?
Est-ce que j’ai été autre chose pour ma mère que la preuve de sa souffrance inhumaine ?
Mon frère a-t-il éprouvé autre chose que de la jalousie à mon égard ?
Ma sœur m’a-t-elle vue autrement qu’en gamin turbulent et gênant ?
Et je me déteste tant.
Bon. Une fois ça dit, pensé, réfléchi, que reste-t-il ? Pourquoi ne suis-je pas capable de dire simplement " je t’aime " ?
Aujourd’hui, je me rends compte que même ce que j’appelais " mes amours de jeunesse " n’étaient qu’une sinistre hypocrisie.
J’ai prétendu aimer Momo… En fait, je désirais le posséder et je revendiquais d’être son ami privilégié parce qu’il était beau et très entouré. Je voulais
exister pour lui, pour exister moi, tout court. Je n’ai pas été à son écoute. Je n’ai rien vu, rien compris. Dès années plus tard, j’ai réalisé qu’il désirait sans doute autre chose qu’une
simple amitié. Mais je ne pouvais rien voir, de peur de le perdre. Egoïsme.
J’ai cru aimer JRC. Physiquement, oui. J’en ai fait mon amant parce qu’il était très beau et très entouré et que je le voulais pour moi seul. La mainmise
absolue. J’ai été tendre, attentionné, paternaliste. Mais je l’étouffais. Je n’ose plus dire que je l’ai aimé.
Quand j’ai connu Monique, j’ai sincèrement pensé que c’était ça, l’amour. Tout y était. Le désir, la possession, l’envie de partager, de donner … J’ai pu
dire " je t’aime ". Mais ces mots me brûlaient les lèvres et je culpabilisais. La peur de ne pas être honnête. J’en ai été avare. Je m’interrogeais. J’essayais d’envisager une autre vie. Et le
vertige me prenait. Ce n’était pas possible. Je me disais qu’alors, c’était peut-être ça, l’amour.
Le désir physique. Ce devrait être plus simple. Surtout pour un homme. Il bande ou il ne bande pas. Mais… Je n’avais jamais éprouvé de désir pour une
femme. Pourtant j’avais eu des érections avec des filles que, non seulement je n’aimais pas, mais que je méprisais même. Pourtant, les échecs avec mes partenaires masculins n’étaient pas rares,
j’ai envie de dire surtout lorsque le " désir " était très violent ! Aussi, j’étais méfiant. Il est cependant avéré que je n’avais jamais éprouvé le moindre désir physique pour une fille que
j’estimais.
Monique était très belle. Elle avait beaucoup de prestance, et quelque chose de séduisant dans sa tenue très rigoureuse de femme sérieuse et militante. Je
l’avais très vite remarquée et il m’était arrivé de penser qu’avec elle, peut-être... Pensée que j’évacuais aussitôt, " malsaine ".
C’est elle qui dût prendre les initiatives, et me conduire par la main. La découverte du désir physique, réel, profond, non accidentel, a été pour moi la
découverte la plus extraordinaire de ma vie. Chaque seconde de ces premiers moments reste gravée à vif dans mon âme.
Il n’était pas rare que j’aie des pannes avec mes partenaires masculins. Dès l’instant où l’on me demandait de tenir au lit le rôle que mon physique
laissait espérer, je perdais mes moyens. Je refusais de " mordre l’oreiller ", mais étais incapable d’avoir un rôle agressif. Je n’aurais voulu que douceur et tendresse.
Avec Monique, tout était simple. Elle avait envie de moi, et s’offrait à moi. Je lui donnais tout ce que je pouvais. Elle le recevait avec plaisir,
bonheur. Mais Monique n’est pas une femme que l’on " possède ". De jour en jour la menace des pannes s’éloignait, et je prenais confiance en moi.
Pourtant, deux grosses difficultés ont toujours hanté notre vie affective…
Monique avait besoin de se sentir désirée pour se sentir femme. Elle attendait de moi une attention de tous les instants – se sentir aimée- et une démarche
entreprenante – se sentir désirée- qui relevait presque à certains moments de la possession…
(En relisant, Monique me rappelle : " On n’existe que par le regard, le désir de l’autre "… )
Et moi, j’avais besoin de sentir son désir pour perdre mes inhibitions et retrouver tous mes moyens… Combien de fois somme-nous restés ainsi, l’un près de
l’autre, enlacés, mais attendant celui qui prendrait les premières initiatives…
" J’aime sentir ton désir et y répondre, qu’importe que je trouve ou non le plaisir… "
" J’aime te donner du plaisir, le mien n’a aucun intérêt s’il ne trouve pas sa conclusion dans ta jouissance… "
Posséder ou être possédé ?
Je crois que je n’ai jamais accepté l’idée de pouvoir être désiré. C’est une incongruité en face de ce corps que je déteste tant ! Je n’attendais donc pas
que Monique me dise " Je te désire ", mais tout simplement " j’ai envie d’avoir du plaisir " Alors tout mon être se tendait vers ce but extraordinaire : lui donner du plaisir. Ce qui me
permettait de m’oublier, moi, et ma peur des pannes…
Les mécanismes n’étaient pas différents dans mes aventures masculines. Si j’avais tant de mal à tenir le rôle de l’actif pur et dur, c’est bien que je
n’acceptais pas l’idée d’être désiré. J’avais besoin d’éveiller l’intérêt, (la drague n’est pas autre chose !) mais n’acceptais pas d’être désiré… Subtilité ? Je trouvais ma satisfaction en
donnant du plaisir. Combien de fois ai-je terminé une aventure sans recevoir la contrepartie de la jouissance que j’avais procurée ? Quand je baisais, ce n’était pas pour prendre mon pied, mais
parce que je savais bien que c’était le seul moyen de donner le plaisir tant attendu. Le souvenir de la jouissance retenue jusqu’à la douleur, pour conduire, d’abord, le partenaire à
l’extase…
Posséder ou être possédé ?
La possession. Justement. En lien avec la fidélité. Je n’ai jamais supporté cette notion de " possession " dans la relation amoureuse et sexuelle. On se
donne à l’autre autant qu’on peut ou qu’on le veut. Mais l’autre ne nous appartient pas. Même les expressions courantes comme " MA femme " me mettent profondément mal à l’aise. " Ma compagne ",
" mon compagnon ", me semblent plus admissibles, car ils rendent hommage à la personne qui veut bien vous tenir compagnie… Mais " ma femme ", comme " mon chien "… Possession intolérable.
Je n’ai jamais pu considérer que Monique m’appartenait. Je la voulais libre. J’aurais accepté qu’elle décide de me quitter, n’ayant aucun droit sur elle.
J’aurais été incapable de m’éloigner d’elle… Contradictions ?
Intellectuellement, nous étions d’accord. Monique n’aurait pas supporté de ne pas être libre. Pratiquement, c’était autre chose.
J’avais épousé une femme forte, indépendante, libre et militante. La grave dépression nerveuse qu’elle fit dans la première année de notre mariage a tout
changé. Elle est devenue fragile et demandeuse de protection. Son amour était insatiable. Elle me voulait toujours auprès d’elle. Non par une demande explicite. Elle respectait notre liberté
réciproque. Mais elle ne vivait réellement que lorsque j’étais à ses côtés.
Pendant un temps même, elle ne supportait pas que je m’éloigne, ne serais-ce que dans une pièce voisine…
Le besoin de " prendre l’air " a sans doute un peu ses origines dans ces mécanismes.
Je dirai plus tard deux mots sur les " jardins secrets "…
J’ai difficilement vécu ce changement radical dans la personnalité de Monique. Une si forte personnalité qui brusquement montrait toutes ses faiblesses et
cherchait la protection de mes bras ! J’avais épousé une femme que je considérais bien plus forte que moi, plus mature, plus sûre d’elle que je ne l’avais jamais été personnellement. Je doutais
tellement de moi ! Et je me retrouvais en situation de protéger une femme qui doutait de tout et surtout d’elle-même. J’étais fier d’avoir été choisi par elle, et profondément reconnaissant
qu’elle daigne m’accepter auprès d’elle. Et je me retrouvais avec une compagne qui se réfugiait auprès de moi… Mais je n’en ai été que plus attaché, plus désireux de l’aider à trouver son
bonheur. Même si je doutais toujours que l’on puisse éprouver quelque satisfaction en ma compagnie. Même si parfois je m’interrogeais sur les raisons de son attachement (j’y ai déjà fait
allusion). Mais l’évidence était là, de plus en plus flagrante : je lui appartenais…
Possession… Possession ? Qui possède qui ?
Est venu le temps des jardins secrets… Mais au delà de toute polémique liée à mon homosexualité, je voudrais aborder deux points, sans doute
complémentaires.
Toute mon existence a été basée sur une double vie. Depuis ma plus tendre enfance. Je serais incapable de situer le début de ce dédoublement. Aussi loin
que je remonte dans mes souvenirs, je retrouve ce sentiment que mes parents ne connaissaient pas le vrai Boby, que je devais leur donner le change et cacher ma vraie personnalité… Bien avant
que je prenne conscience de mes tendances homosexuelles. Les choses bien sûr ne pouvaient qu’empirer avec une culpabilité grandissante et trouble. Etrangement, ma tentative de suicide à 20 ans
n’a fait que décupler le phénomène. Pourquoi dis-je " étrangement " ? Naturellement plutôt. J’ai cru un (très court) moment avoir percé la bulle de savon. J’avais tout dit. Mes parents étaient
au courant. Mais à mon retour à la maison rien n’a changé. Hormis de quitter l’internat strictement masculin pour un lycée mixte. Jamais un mot. Jamais une allusion. Mes parents ne pouvaient
pas mieux me dire " fais ce que tu veux, mais surtout, surtout, que nous n'en sachions rien ! De toute façon, nous ne pouvons rien faire pour toi ! "…
Ce dédoublement, je crois aujourd’hui qu’il est un élément intrinsèque de ma personnalité. Je n’y pourrai rien changer.
Mais, en essayant de faire abstraction de ce qui précède, je suis également convaincu qu’une vie à deux (ou à plusieurs, dans un groupe, dans une famille)
n’est viable que si chaque individu possède un territoire propre, bien à lui, plus ou moins secret, où il puisse se retrouver face à lui-même. J’ai toujours soutenu cette idée. J’en suis
intimement convaincu.
Seulement, Monique elle, m’a toujours donné l’impression de ne pas avoir de vie personnelle. Seul compte ce qui est nous. Nous deux. Un peu étouffant, par
l’énorme culpabilité qu’engendre cette situation, avec le sentiment que tout instant à moi est un instant que je lui vole. Seul le travail a eu grâce à ses yeux pendant un temps, sans doute la
raison pour laquelle j’en ai usé et abusé… Et que nous ne parvenions pas à communiquer sur ce sujet.
Ainsi, là, à l’instant, je ne peux m’empêcher de culpabiliser parce que je suis seul devant le clavier de l’ordinateur et qu’elle est à deux pas d’ici
devant la télé. Et je suis sûr qu’elle en est malheureuse. Comme si l’éventualité de se trouver seule face à elle-même lui était insupportable. Comme si la moindre de ses décisions avait besoin
de mon aval…
Ainsi, même dans cette ville dont elle rêvait et où elle dit être comme un poisson dans l’eau, elle n’a pas goût à se promener seule, et voudrait que nous
découvrions les choses " ensemble "…
L’envie de partager… Dans mon esprit en tout cas, ceci est constitutif de l’amour. Et, malgré ce que je viens de dire plus haut, l’une des caractéristiques
de notre couple est bien de vouloir tout partager… Je ne suis pas à une contradiction près ? Je me pose nécessairement cette question, en écrivant ces dernières lignes. Mais non. Avoir ses
jardins secrets, avoir parfois besoin d’être seul face à soi-même, n’est pas incompatible avec le besoin de construire son couple sur le partage. Des joies. Des peines. Des décisions
importantes. Des moments forts. Des moments de lassitude. Le partage est l’antinomie du machisme et de la simple domination. Le partage est l’affirmation catégorique de l’égalité des
partenaires.
Est-ce donc un manque total d’objectivité, lorsque je pense et affirme que nous avons partagé bien, bien au delà de ce que vivent la grande majorité des
couples ?
Nous avons pris ensemble la moindre des décisions qui engageait notre famille. Nous avons avancé ensemble, pas à pas, choix après choix. Nous avons fait
nos enfants ensemble, des prémices de l’amour à leurs premiers pas, pour le moins.
Mais sans doute n’était-ce pas suffisant. Quelques décisions unilatérales m’ont parfois mis en porte-à-faux. Les principaux exemples qui me viennent sont
d’ordre financier. Achat d’équipement informatique, entre autre. Avec à chaque fois le sentiment, lourd, d’écorner un pacte tacite.
L’envie de donner… Cela ne me semble pas relever de l’envie. Il ne me semble pas que ce soit une démarche, mais bien plutôt un état. Rien ne m’appartient
en propre. Tout est à nous. Pour ne pas dire à Monique. Je ne m’attarderai pas sur les biens matériels. Tout ce que j’ai pu posséder un instant s’est immédiatement fondu dans la communauté.
J’ai essayé un temps de préserver le terrain hérité à B. . Exit.
Bien sûr il y a la notion de " donner la vie ". Mais là, aucun mérite. J’y reviendrai.
Il y a surtout l’attention. La tendresse. L’affection. L’intérêt que l’on porte à l’autre. Je pense avoir donné tout ce que je pouvais. Tout ce que mon
fardeau me permettait d’offrir. Personne d’autre que Monique n’a bénéficié de mes largesses affectives ou morales. C’est ce que j’essayais maladroitement de dire dans notre conversation,
lorsque j’affirmais n’avoir jamais découché, ni donné à quiconque ce qui revenait à Monique. Il n’y a qu’une chose que je volais à notre couple : du temps. Et encore, je l’ai souvent dit, ce
sont surtout mes différents employeurs qui ont été floués d’une disponibilité qu’ils auraient été en droit d’exiger. Même si je semblais ne pas compter mes heures.
J’ai volé du temps. Ai-je pour autant été un mauvais mari et un mauvais père ? Nous en avons souvent parlé ensemble. Je mettais en parallèle ce que nous
vivions et ce que je voyais autour de moi : les autres hommes passant des heures au café ou sur les terrains de sport, ou à faire la fête avec des copains. Suis-je plus mauvais ? Je repense à
mon frère rentrant du boulot pour prendre ses boules de pétanque et disparaître jusqu’à l’heure du repas. Ou à mon cousin disparaissant des journées entières à la pêche ou en accompagnement de
l’équipe de rugby. Suis-je plus mauvais ? Ou bien sont-ce des actes jugés " répréhensibles " qui culpabilisent l’absence ?
Lorsque nous avons relu ce texte ensemble, Monique m’a fait remarquer que j’avais totalement occulté ce qui avait été le plus pénible à supporter pour
elle : le motif de mes absences, bien entendu, mais également et peut-être surtout l’incertitude permanente qui lui interdisait le moindre projet, puisqu’elle ignorait toujours l’heure à
laquelle j’allais revenir…
J’ai alors pris conscience qu’à aucun moment je n’avais fait allusion à mon travail et au temps que j’y consacrais. Cet acte manqué mériterait sans
doute d’être analysé. Le travail était-il un alibi facile, comme les embouteillages, les réunions prolongées, les contraintes imprévues ? Je comprends bien sûr qu’on pouvait le penser. Sans
chercher une justification à posteriori, je pense que les choses étaient plus simples, plus binaires. Il y avait Monique, ma vie de famille, et le reste. Pêle-mêle le travail, la drague, les
rencontres amicales, que sais-je… J’ai toujours essayé de préserver cette vie de famille et le temps que j’y consacrais. J’étais loin d’y toujours parvenir, et dans ces moments la souffrance et
la culpabilité étaient à leur comble. Mais que ce soit parce que je m’étais attardé sur un lieu de drague, parce qu’absorbé par le travail j’avais laissé passer l’heure, ou parce que pris par
une discussion je n’avais pas vu le temps passer.
Malheureusement sans doute, la gestion de mon temps n’a jamais été aussi simple que métro-boulot-drague-dodo… Un peu comme le personnage de Wolinski, "
je ne pensais qu’à ça "… Le moindre déplacement, trajet simple ou professionnel, pouvait être l’occasion d’un détour par un lieu de drague. Toujours avec la volonté de ne pas m’y attarder, y
parvenant le plus souvent, mais avec parfois ces dérapages qui me désespéraient. Débordements qui étaient rares sur le trajet du retour. Parce que le désir de me retrouver en famille était le
plus fort. Qui étaient hélas moins rares dans la journée lorsque je pensais plus ou moins clairement pouvoir rattraper le temps perdu.
Alors, oui, c’était vrai lorsque je disais être resté trop longtemps au travail ou avoir été retardé par des embouteillages. Le mensonge par omission
était peut-être que j’avais passé une heure dans la journée à faire tout autre chose que mon travail. Et, même si j’avais su m’organiser pour globalement rattraper le temps perdu, la
culpabilité inconsciente était si forte que je ne comptais plus mes heures…
Reste cependant, au delà du phénomène de la drague et du temps volé, que je n’ai jamais su gérer mes priorités. Que ce soit au travail, dans
l’ordonnancement de mes tâches, que ce soit à la maison dans l’organisation des différents bricolages et des multiples contraintes familiales. Que ce soit entre la famille et les activités
professionnelles. Combien de fois me suis-je laissé déborder par un boulot somme toute secondaire, en oubliant un rendez-vous important pour Monique ou l’un des enfants ? (Ou pour le
travail, car ceci m’est souvent arrivé aussi ! ) Il n’y avait là, j’en suis sûr, aucun acte manqué. Un manque de rigueur maladif, une immaturité désespérante, une irresponsabilité notoire.
Peut-être. Etais-je donc un si mauvais mari, un si mauvais père ? Un si mauvais cadre ? Aurais-je été capable de m’amender ? Suis-je encore capable de progrès, car dans ce domaine, tout reste
encore à faire ?
Le besoin de protéger. Territoire de toutes mes contradictions. Il se peut, cause de beaucoup de nos difficultés actuelles.
J’ai l’impression que nous protégeons instinctivement ce qui nous appartient. Or, je viens de le dire, je refusais avec acharnement le concept que Monique
puisse m’appartenir. Que n’importe quel individu puisse appartenir à un autre. Or je ne pouvais m’empêcher de protéger en permanence Monique et les enfants. Contre tout. Contre moi-même ? … Les
non-dits, les silences, de ridicules mensonges par omission… Juste pour essayer de ne pas faire mal. Les gestes d’attention étouffants. Les difficultés lissées, niées… Combien de fois Monique
s’est insurgée : " arrête de me protéger comme une enfant ! " ?
Les enfants protégés. Surprotégés. La moindre des aspérités prévenue, anticipée, effacée. Les angles arrondis avec l’institution scolaire, les tensions
verbalisées, banalisées, niées…
Je ne peux continuer sans avoir la sensation de battre ma coulpe, de me faire plaisir en me noircissant à l’envie. Je suis en même temps, convaincu que
c’est ici que se situent les manquement graves causes de beaucoup de perturbations, et incapable d’analyser objectivement les mécanismes qui présidaient à ce système. J’y reviendrai
sûrement.
Bien sûr, le lien est évident avec mon besoin vital d’idéaliser ma " face positive "…
Bien sûr, le manque de confiance en soi, le désir profond de tendre vers l’être idéal que mes parents avaient espéré n’y sont pas étrangers non plus. Et
alors ? Mais encore ?
La complicité, l’entente intellectuelle ;
Que dire ? Je ne suis sans doute pas objectif, mais je continue à penser que dans ce domaine, ce que nous avons vécu était exceptionnel. Nous étions
complices dans tout. Intellectuellement d’accord des plus petits problèmes (se comprendre d’un seul regard…) aux idéaux politiques et philosophiques, en passant, bien sûr et surtout, par
l’éducation.
Et même aujourd’hui, malgré les nombreuses bisbilles et petits accrochages quotidiens, je continue de penser que nous sommes profondément, intimement
unis.
Alors, le pourquoi de ces sempiternelles bisbilles ? L’accumulation de frustrations, notamment, sinon essentiellement sexuelles. Et là, je sais bien que je
ne m’en sortirai pas sans l’aide d’un professionnel.
Je n’ai pas envie dans l’immédiat d’aller plus loin sur ce point.
Ce que l’on construit ensemble, les enfants.
Ce que j’ai dit jusqu’à présent me conforte dans l’idée que notre mariage reposait, d’abord et avant tout, sur un amour réciproque qui, à ce moment là,
n’acceptait aucun doute, ni aucune contestation. Mais au delà de ce qu’éprouvent deux êtres, d’autres mécanismes entrent en jeu.
J’aime les enfants, plus que ma propre vie. Cette vie était un calvaire tant que j’ai cru, sincèrement, ne pouvoir jamais avoir les miens, parce que je ne
pouvais pas aimer et être aimé d’une femme.
Aujourd’hui, on parle d’homoparentalité… Aujourd’hui ! Dans les années 70, qui aurait envisagé une paternité par adoption, par mère porteuse ou par
insémination artificielle ? A propos de ces débats, que je considère bien entendu comme des progrès, je reste profondément réservé. Bien sûr des enfants peuvent être parfaitement heureux et
épanouis avec deux parents du même sexe. Bien sûr il est imbécile de préférer voir des jeunes êtres galérer d’institution en institution plutôt que de les savoir entourés d’amour par des
couples, même hors norme. Mais lorsque c’est possible, je reste convaincu qu’un père et une mère présents et ensemble restent le cadre le plus épanouissant. Même si c’est au prix de plus ou
moins gros sacrifices. Et je ressens bien l’énorme contradiction d’une telle affirmation avec l’évocation des difficultés de Fred, et la relative marginalité des deux autres… Au delà de ce
débat, reste une évidence : en m’offrant son amour, Monique me redonnait l’espoir d’être un jour père. Et ceci n’avait pas de prix. Rien ne pouvait me faire peur, je ne doutais de rien dans une
telle perspective.
Savoir pourquoi ce besoin de paternité était si violent en moi ? C’est une question que j’ai souvent posée aux psy. Je n’ai jamais ni reçu, ni trouvé la
réponse.
Je ne saurais ni analyser ni expliquer ce sentiment violent et ingérable. Peut-être puis-je l’illustrer par un souvenir que j’ai gardé au plus profond de
moi jusqu’à présent. Frédéric est né le matin de bonne heure. La clinique m’a appelé à temps et j’ai pu participer à l’accouchement. J’ose dire participer, oui. J’aurais voulu souffrir bien
davantage (et ne dites pas que c’est du romantisme !).
Quand j’ai pu quitter la clinique, je suis rentré à la maison pour téléphoner la nouvelle à toute la famille. Mais, incapable de conduire, j’ai du me garer
sur le bas-côté pour pleurer. Pendant plus d’une demi-heure, j’ai pleuré, hoqueté, bavé, mouché, incapable de me contrôler et de me calmer. Je me suis fait peur ce jour là. Souvent le souvenir
de cette émotion violente est revenu. Je le ré enfouissais aussitôt au plus profond de moi-même.
Sans être aussi violentes, les émotions ressenties à l’arrivée de chacun des deux autres étaient, je pense, également hors normes. La perte du bébé, ce
moment effroyable où j’exigeais des médecins qu’ils cessent la réanimation, n’a cessé de me hanter depuis plus de 30 ans. Brisure énorme, gigantesque. Rien de racontable. Blessure personnelle,
irrémédiable.
Cette relation à mes enfants est la seule chose que je ne puisse pas partager avec Monique. Il y a elle, une relation unique, forte, vitale pour moi. Et il
y a eux, ma chair, mon sang. Je ne sais pas comment dire, expliquer, illustrer. C’est vrai, ils comptent plus que tout. Allez, j’ose. Plus que Monique même.
Alors, vous comprendrez peut-être mieux ce vécu d’échec dont je parlais au début de ce texte. Echec total, mortel, qui me laisse exsangue. Surtout pour
Frédéric, mon premier, ma libération, mon souffle restauré, ma vie. S’il lui arrivait quelque chose de grave, je n’y survivrais pas. Et pourtant, je suis complètement démuni, incapable de
l’aider, dévoré par la culpabilité d’être peut-être, sans doute, le responsable de cette situation.
(suite et fin...)