J’écris le titre, et je me demande aussitôt si je viendrai à bout de ce billet. Le thème m’obsède depuis des semaines. En fait, depuis mon retour de France. J’en suis devenu
incapable de tenir les « Carnets de Route ». J’ai l’intime conviction que je n’ai pas les aptitudes pour mener à bien une telle réflexion, que je ferais mieux de me taire. Même si je
suis clair dans ma tête : je ne prétends pas à quelque digression philosophique que ce soit ! Je ne cherche pas à pondre la moindre ligne transcendantale ! Je n’aspire pas à
devenir un chantre de la pensée universelle !
J’essaye de répondre à des douleurs, là, sur mon côté gauche, derrière le téton flasque qui devient étonnamment réactif depuis quelques mois. Des douleurs tout autant physiques que sentimentales. Toujours le vieux con hyper affectif, mais en pire, de plus en plus déboussolé.
Il n’est pas une journée où je ne renie quelque parcelle de mes prétendues certitudes antérieures. Et je ne m’en émotionne même plus. C’est ainsi. Je me barbouille de bonheur en me foutant de mes éventuels parjures.
J’étais revenu depuis quelques jours seulement, un après-midi comme un autre, je reprenais mes esprits après un intense câlin. Blotti dans ses bras, comme réfugié dans un nid douillet, je m’enivrais de ses odeurs et du satiné de sa peau, les larmes coulaient sournoisement sur mes joues, une douleur indéterminée se mettait à tarauder ma cage thoracique. Les phrases se sont imposées, là, sans que j’en maîtrise tant soit peu le sens :
- « C’est tellement bon…
- Mais pourquoi, dis-moi, pourquoi ?
- Ça signifie quoi ? Quel est le sens de tout ça ?
- Quel est le sens de la vie ?...
- Pourquoi je vis ça, là, maintenant ? Pourquoi faut-il qu’autant de bonheur me saute aussi brutalement à la gueule ? »
- Pourquoi moi ? Pourquoi toi ? Pourquoi maintenant ?
Je ne réfléchissais pas. Je pensais encore moins. La douleur s’amplifiait pendant que le regard tendre et pesant de ma femme s’imposait à mon esprit.
- « Quand je ne serai plus là, tu pourras enfin vivre tout ce que tu ne peux pas vivre à cause de moi… »
Je me suis mis à greloter dans la moite canicule de la chambre. Au Maroc, l’été battait encore son plein.
- « Mais pourquoi ? Pourquoi ? Ça sert à quoi ? Ça signifie quoi ?
- C’est pour me donner une leçon ? Mais quelle leçon ? Et celle-ci supposerait une force maligne quelconque ! Quelque chose qui existerait, penserait et voudrait ! La négation du néant ! La négation de mon être intime ! Ma négation !
- Et puis, que vaudrait et qu’importerait une leçon qui me serait faite ? L’expérience part avec le reste, dans le crématorium. Elle serait donc vaine et stérile. L’expérience n’a d’intérêt que si elle peut, ne serait-ce que partiellement, être transmise. »
Transmission m’a immédiatement interpellé. Transmettre, écrire. Écrire, pouvoir être compris. Compris. Reçu. Retenu la leçon. L’impossibilité. Mon incapacité. Mes limites.
- « Mais pourquoi ? Pourquoi ? Ça sert à quoi ? Ça signifie quoi ? »
En fait, les choses sont simples : quelque chose me dépasse. Justement ! Je n’ai jamais accepté et supporté d’être dépassé par les évènements ! J’ai toujours voulu tout maîtriser. Tout contrôler.
Je ne maîtrise plus rien. Je ne contrôle plus rien.
Même le quotidien. Même l’anecdotique.
En toutes circonstances, Chérubin reste d’une impassibilité déstabilisante. Serein et tranquille.
C-a-a-a-l-m-e-e-e, comme il dit.
Il n’a aucun respect pour l’âge. Lorsque je me fourvoie dans une vaine colère stérile et risible, il mobilise son maigre vocabulaire français pour m’expliquer en quoi j’ai tord, en quoi je perds toute crédibilité, du moins ici, au Maroc. (Dit-il pour atténuer la semonce)…
- « Oui, bien sûr, tu as raison, tu es dans ton droit. Mais en réagissant ainsi, tu te ridiculises, et ça ne sert à rien. Il aurait mieux valu que tu expliques pourquoi tu n’étais pas d’accord. En disant ci, en expliquant ça… »
Je traduis, et mets en forme. Ses remarques en français-petit-nègre me secouent encore plus.
Je rougis de l’esclandre inutile fait au restaurant. Le service était lent, d’accord. Mais étions-nous pressés ?
Pourtant, là, il ne m’aide pas. Il rajoute des questions à mes questions :
- « Moi aussi, je t’aime. Dis, pourquoi je t’aime ? Pourquoi toi ? »
Quel sens donner à ma vie ? A ce que nous vivons ? Pourquoi ce sentiment qu’il y a nécessairement un sens s’impose-t-il aussi violemment ?
Il y a si peu de temps, j’envisageais sereinement de quitter ce monde. Qu’importait, disais-je, que je rajoute quelques semaines à une vie qui, de toute façon, est bouclée, cataloguée ? La messe est dite, si l’agnostique ose…
Encore un peu, encore une peu…
Pour moi, Pour lui, pour mes proches ?
Égoïste, mesquin, prétentieux.
Lâche.
Oui, mais. Attention ! Prudence !
Quelque chose d’aussi fort, d’aussi intense, ne peut être vide de sens, ni inutile, ni fortuit.
Cela doit nécessairement avoir une utilité. Un but. Un sens. Le sens de la vie.
Forte empreinte de la culture judéo-chrétienne ? La souffrance est nécessairement une leçon pour gravir les marches de la félicité. Un bonheur d’exception doit donc être également utile à… Une quelconque rédemption ? Sinon, il y aurait quelque chose de bancal. Ouais, tu parles !
A quoi ça sert, putain de bordel de merde, qu’un vieux con de soixante six ans prenne son pied, connaisse le bonheur physique et affectif au soir de sa vie ?
A devenir moins con ? Ça changera quoi, exactement, après le passage au crématorium ?
A faire plaisir à ceux qui survivent ? Le genre de réflexion : « Vous savez, il a eu une mort paisible, il n’a pas souffert… », qui rassérène les survivants (qui se foutent éperdument que le mort en ait bavé, des ronds de chapeau, dans sa sinistre existence) ! Le passage, je m’en fous. S’il est réussi, il peut être parsemé de roses ou uniquement d’épines. Mes cendres ne s’en souviendront pas. Mon bonheur tardif est tout autant saugrenu. Mes cendres ne banderont pas pour autant.
Cela doit nécessairement avoir une utilité. Un but. Un sens. Le sens de la vie.
Ya lui. La seule vrai chose qui compte.
Il dort là, sur le lit près de moi, abandonné, nu et sensuel, épuisé par une nuit en boîte et les intenses retrouvailles qui ont suivi, détendu et confiant, me sachant en train de « travailler » près de lui. Ce que nous vivons ne peut avoir de sens que pour lui, qui est à l’aube de sa vie.
Du coup, les choses deviennent lourdes de sens. Pour moi. Je me sens responsable de son bonheur à venir.
Abusivement ?
Ai-je besoin de m’inventer une utilité pour justifier mon incapacité à prendre une décision qui s’imposera, tôt ou tard ? Avant la décrépitude totale ?
Je sais bien, ce que nous vivons peut donner un sens à sa vie. Ouvrir une toute autre orientation que celle qu’il aurait suivie, si nous n’avions pas…
Le sens qu’il donne à sa vie, donne un sens à la mienne.
Je n’y croyais pas. Je n’y crois d’ailleurs pas encore.
Mais je cherche à comprendre.
Donner du sens à ce qui est un non-sens. Un vieillard décrépit qui aime et est aimé d’un éphèbe de vingt-trois ans. Hier, nous nous promenions sur le front de mer, main dans la main. Il aime que je souligne ainsi notre intimité. Je l’ai écrit quelque part : les marocains sont très sensuellement physiques. Il ne faut voir aucune signification, hormis une très forte amitié, à deux bras enlacés, ou à deux mains emmêlées. En l’occurrence, c’est moi qui suis troublé par cette situation. Agadir est une ville très touristique, naturellement très ouverte, les couples gays se repèrent facilement et semblent bien acceptés. Je lui faisais pourtant remarquer que ce n’est pas le fait que nous soyons des hommes qui attirait les regards, mais l’importante différence d’âge. Il s’en moque. Il aime que je montre que je lui appartiens…
Lui seul peut donner le sens qu’il veut à sa vie.
Je ne suis que l’un des objets de son destin.
