Un titre comme un autre. J’imaginais un petit sourire. Et puis, un petit côté polisson n’est pas pour me déplaire. Je ne
me sens plus capable d’évoquer, même occasionnellement, mes galipettes, alors que, depuis des années, elles n’ont jamais été aussi fréquentes et autant épanouissantes. Je deviens de plus en plus
égoïste, mais un petit clin d’œil… De temps en temps…
Je ne savais pas trop ce que je mettrais sous ce titre. Des clins d’œil ? Pour qui ? Mes quatre ou cinq
lecteurs quotidiens ? Comme cela est creux !
D'ailleurs, pourquoi cette envie de revenir ponctuellement à l’écriture ?
69-1.
Demain, enfin, tout à l’heure, enfin, lorsque je publierai ce billet, j’aurai soixante-huit ans. Jeune, je m’étais juré
de ne jamais dépasser cinquante-cinq ans. Cela me semblait la limite maximum acceptable. J’avais des parents vieux, si vieux ! Ils avaient trente-six ou trente-sept ans lorsque je suis né.
Ils en avaient plus de cinquante lorsque je fus adolescent. Ils étaient des vieillards, mon père chauve, ma mère aux cheveux gris et filasses, le ventre perclus par les grossesses et les
interventions chirurgicales, tous deux ventrus, lourds, las, tristes… Je ne voulais pas être vieux, et me voici parvenu à un âge canonique –à mes yeux, pas nécessairement respectable-
…
Laisser des traces. Mon éternelle obsession.
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Oui, je suis heureux avec un jeune éphèbe, même s’il vieillit plus vite que moi… Il avait vingt-deux ans et moi presque
soixante-six, -le triple !!- lorsque nous nous sommes connus. Il va bientôt avoir vingt-cinq ans, et moi, à soixante-huit ans, je suis à sept ans du triple de son âge ! C’est ‘achement
bien, les mathématiques !
Il n’est pas un jour, une heure, une minute où il ne m’apporte ma dose de rire, de passion, de bonheur. Son corps me
trouble chaque jour davantage. Le satiné de sa peau, la fermeté de sa jeune et puissante musculature, sa sereine et insatiable virilité, son sourire carnassier, ses lèvres chaudes et pulpeuses,
son œil noir et pétillant. Je ne me lasse pas. Pourquoi ai-je autant peur ?
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Aucune pirouette ni aucune œillère ne peut cacher la vérité : je suis de plus en plus vieux. Le temps n’est pas
passé sans laisser de trace. Tous les six mois je vais en France pour rapporter la montagne de médicaments indispensables. Diabète, hypertension, prostate, calculs vésiculaires, arthrose, j’en
passe. J’oublie tout lorsque, la nuit, il plaque son corps svelte sur mon dos, m’enlace et enfouie son museau dans mon cou, pour chercher le sommeil. Ou lorsque le matin il vient se réfugier dans
mes bras pour un rapide câlin avant de partir travailler. Depuis deux ans et demi je ne cesse de me demander pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Devrais-je avoir honte de profiter de
la situation ?
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La nuit passée, j’ai été malade. Une indisposition relativement fréquente. Ici mes intestins s’avèrent eux aussi
fragiles. Mais surtout, j’ai été réveillé brutalement, en sueur, grelottant, hagard, par un cauchemar prégnant, obsédant. Une histoire de maison. Encore une fois ! Rêve complexe, compliqué.
J’ai un moment pensé le transcrire au plus près, pour prendre le temps de l’analyser. Mais un rêve se dissout vite, se délaye, perd de son sens. Au matin, une évidence seule surnageait : ce
rêve me disait mon incompétence et surtout mon acharnement à m’enferrer dans les erreurs et les impasses. Dans l’état semi-comateux du réveil, j’ai brutalement vu comme une évidence que,
notamment, il ne fallait pas que je m’acharne à solliciter un visa pour qu’il vienne en France. Il n’en a plus envie. Plus précisément il n’y croit plus. Il est convaincu qu’il faut qu’il
réussisse ici. Par lui-même. Il y a cinq mois, un peu avant mon départ pour la France, je l’ai aidé à démarrer une activité de couture à son compte. Nous avons acheté les deux machines
indispensables pour débuter dans mon petit appartement. Aujourd’hui, il a installé un atelier de confection sur le terrain de ses parents, il a acheté une troisième machine, équipé le secteur de
coupe. Pendant quelques semaines il a fait travailler jusqu’à trois ouvrières, plus des bénévoles occasionnels, dont moi-même. J’essaye également de l’aider dans la gestion. Maintenant il fait
une pause et prend un peu de recul. Jusqu’où ira-t-il ? Je l’admire.
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Lui, pense à construire. Heureusement. Moi, je cherche à rester lucide. Heureusement.
Mon temps est limité. Actuellement, je me mets des œillères. J’ai envie de profiter de lui. Autant que je le peux. Mais
c’est artificiel. C’est aléatoire. C’est improbable. Pour moi, le temps est limité. Je le sais. Je ne me mens pas.
Et puis. La solitude. C’est bien la chose qui me surprend le plus ! Je suis rempli de mon amour, chaque minute de
chaque journée est pleine de lui. Et pourtant, je suis seul. Vertigineusement seul. Aucun reproche à faire. Je suis le seul responsable. Il n’y a personne proche de moi. Personne. Ni famille, ni
ami, ni relation professionnelle passée ou lointaine. Je dois avoir une vingtaine d’ « amis » dans Face Book. Je ne parle pour ainsi dire jamais avec l’un ou l’autre. Qu’aurais-je
à dire ? Ma vie est creuse. A part lui.
Alors, il vaut mieux que mon temps soit limité. Reste la question de ne pas lui faire de mal.
C’est ce qui m’arrête et m’enlève tout courage.