« Maintenant je dois faire face. »… En écrivant cette phrase, tout m’est revenu à l’esprit. Et me hante depuis deux jours. Je ne
voulais pas de cette situation. L’envisager même m’était insupportable. J’étais clair, paisible dans mes choix. Ma conduite ne se prêtait à aucune hésitation. Comment ai-je pu me laisser conduire
ici ? A aujourd’hui ? J’ai mal.
Il faut que j’essaye de formuler une bonne fois cet extraordinaire changement. Je n’y suis pas parvenu jusqu’à présent. Il le faut, si je veux
essayer de redevenir paisible, moi en face de moi. Pour le moment, je me sens trahi. Par moi-même.
Tout a commencé par un échange téléphonique avec Karine. Début octobre, pendant que sa mère était hospitalisée.
J’aime mes enfants au-delà du dicible. Aucun de ceux qui m’ont lu ne peut en douter, je crois. Mais je n’avais aucun état d’âme à l’idée de les
quitter. Je pensais que tout ce qu’il était possible de faire pour eux, nous l’avions fait, Monique et moi. Ils sont adultes. Autonomes. Enfin, à peu près… Je savais bien qu’ils auraient du
chagrin. Mais pleurer l’un de nous ou les deux… Je ne voyais pas grande différence. Et une fois remonté la pente du deuil, ils seraient enfin libres, émancipés. J’en étais sincèrement
convaincu.
Karine avait donc visité mon blog. Compris bien des choses. Mal interprété certaines autres. Rien que de très normal. Il allait donc falloir
que je sois plus précis ; Que j’éclaircisse certaines zones d’ombre… Mais deux réflexions m’avaient profondément troublé. Je cite, de mémoire :
- Xavier m’en avait parlé, Maman y avait
fait allusion une fois…
- Si vous partez tous les deux, que
restera-t-il de notre famille ? un « mythe » ?
Nous avions longuement échangé. Mais ces deux points me troublaient et m’empêchaient de présenter un argumentaire crédible et cohérent,
pourtant soigneusement préparé mentalement. J’étais également obsédé par une interrogation. Comment et pourquoi avais-je pu donner une piste à Karine pour retrouver ce blog ? Que signifiait
cet acte manqué ? Et je devais convenir que j’avais un désir profond de leur dire adieu. Autrement que par billet sur un blog ou par lettre. J’ai haï ce romantisme mielleux.
Cet incident donna l’occasion d’une intense discussion le lendemain entre Monique et moi. L’une des dernières. Elle m’a demandé de tout mettre
par écrit. Bilan qui fit le flop que j’ai dit, ce dont je ne me suis jamais vraiment remis.
Lorsque les trois nous ont rejoints après la sortie de clinique, je m’attendais à une forte discussion. Je m’y préparais. Je pourrais leur dire
adieu, leur demander un accompagnement et non un jugement et une condamnation. Je n’avais aucune appréhension.
Pendant ce temps, Monique se défilait, repoussait toujours les limites…
Ils ont attendu d’être présents tous les trois. Un après-midi, nous trainions autour du ixième café. Monique, apaisée par la morphine s’était
endormie.
C’est Xavier qui a ouvert le feu… Bille en tête. Sans concession. J’ai été submergé. Sonné. Abasourdi. Pris à contre-pied. Je ne veux pas
relater ici cette conversation si intime, si forte, si personnelle. J’aurais trop peur que ma mémoire soit infidèle ou partiale. Il faut simplement que j’essaye de dire ce qui m’a fait perdre
pied. Il ne peut s’agir de mot à mot. Ni même de phrases clés. Parfois, c’était un non-dit qui ravageait plus violemment encore les mots que je balbutiais… Dans le désordre :
- Tu dis que nous sommes adultes, que
nous n’avons plus besoin de vous. Mais c’est faux. J’ai besoin de toi. J’ai besoin, j’ai envie de te connaître. Parce que je ne te connais pas. Nous ne connaissons que Papa-et-Maman. Toujours les
deux. Toi, qui tu es ?
- La dernière fois que vous êtes montés,
tu m’as dit que j’étais mystérieux, que tu ne me connaissais pas. Et c’est vrai. Nous n’avons pas souvent parlé. Et j’ai envie de parler avec toi.
- Tu dis que la mort fait partie de la
vie. Je sais. Je suis ici le mieux placé pour savoir ce que c’est que la mort. Je l’ai trop souvent rencontrée… (Il avait du mal à se maîtriser. Xavier, par le hasard de la vie, a connu des
deuils très difficiles, perdant accidentellement ou par maladie coup sur coup de nombreux amis très proches). Alors simplement, je te dis que je veux pas que ça s’arrête…
- On connait tes idées. On sait que tu
n’accepteras jamais de vivre handicapé, tu l’as toujours dit. Et je respecte tes choix. Mais là, que je sache, tu vas plutôt bien, et il n’y a aucune raison que tu partes. A moins que tu nous
caches des trucs. Plus tard, bien sûr, quand tu le voudras… Je le sais. On le sait et l’accepte. Mais pas maintenant !
- Tu ne te rends pas compte. Perdre un
parent, voir partir Maman, comme c’est difficile. Et les deux à la fois ? C’est insupportable !
La discussion était intense, intime, chaleureuse. Oui, chaleureuse. Les moments d’intense émotion alternaient avec des souvenirs, des
anecdotes, des échanges, des piques entre les trois. Ils avaient visiblement longuement discuté ensemble. J’avais cru comprendre en effet que les nuits précédentes avaient été courtes…
Je me défendais pied à pied. J’essayais de trouver des contrarguments, d’adapter ceux que j’avais si soigneusement préparés… Mais deux
thématiques ont fini de me mettre KO…
- Et ça donnerait quoi, que vous partiez
ensemble ? Ah ! La belle image de livre de conte ! « Ils s’aimaient tellement que l’un n’a pas survécu à l’autre ! » Ah ! le beau mythe ! Mais y en a marre
des mythes ! J’en ai par dessus la tête des mythes ! Toute notre enfance a baignée dans ça ! C’est un père qu’on veut ! Simplement un père !
??? Je ne comprenais pas. J'ai essayé d'aller au fond des choses. Je découvrais leur réalité, qui m’avait, qui nous avait, totalement
échappée.
Nous avons toujours voulu le meilleur pour eux trois. Mais sans concessions. Toujours fidèles à nos idées et principes. Ainsi du refus
catégorique des passe-droits et des faveurs quelconques. Ainsi de la volonté d’une éducation ouverte et libérée… Nous étions vigilants à ce qu’ils n’aient rien à nous reprocher. Et eux ? Ils
souffraient de l’image trop idéalisée que nous avions à l’extérieur ! « Ah ! Vous, la famille F…. ! C’est quelque chose ! »… J’ai découvert abasourdi qu’ils avaient
parfois, trop souvent, mal vécu la trop grande admiration que des gens, des parents de leurs petits copains et copines, leurs copains et copines même, ou leurs enseignants, nous portaient. Les
gens savaient notre vérité, et admiraient en silence le couple « idéal » que nous formions… Connerie ! Eux-mêmes auraient bien aimé avoir des reproches à nous faire. Comme à tous
les parents. Mais nous étions tellement lisses… Connerie ! Jamais, pas un instant je n’avais imaginé une telle situation. Et soudain, je voyais d’un œil différent les réticences qu’ils
avaient tous les trois à faire entrer les copains chez nous étant petits… Et une fois adolescents et adultes, les réunions à la maison qui commençaient à cinq et se terminaient à douze ou quinze…
Je savais que beaucoup de leurs amis nous aimaient bien. Mais je n’avais rien compris…
Eux, finalement, auraient voulu pouvoir avoir des choses à nous reprocher. Comme les autres enfants. Comme dans la vie normale.
Toute la culpabilité d’être totalement passé à côté de la plaque m’a envahi…
- Tu ne te rends pas compte que Maman
souffre l’insupportable, mais qu’elle s’accroche parce qu’elle a peur pour toi, à cause de toi ? Dis-lui, clairement, une bonne fois, que tu as abandonné l’intention de partir en même temps
qu’elle, que tu vas rester pour nous accompagner, pour être avec nous. Et soulagée, elle se laissera aller…
Il m’a fallu un certain temps pour intégrer tout ça. Ce fut difficile. Ce n’est pas digéré tout à fait. Mais quelques jours plus tard, ma femme
était plus calme et lucide, j’ai obéi aux enfants. Monique a souri.