Enfance d'un Homo

Lundi 3 décembre 2007 1 03 /12 /Déc /2007 00:22
(Début...)

Bien. J’avais peur de lui. Ok. Mais c’était un père quand même. Il aurait pu s’occuper de moi ! J’ai beau chercher...

Pas le plus petit souvenir. Même le plus infime. Il m’arrivait d’être avec lui, bien sûr. Mais jamais vraiment seul. Il ne regardait pas mes devoirs. Et pour cause. C’était Maman qui me faisait travailler. Il ne m'associait pas à ses bricolages. Je me souviens de l’avoir regardé travailler. Mais il ne faisait jamais appel à moi. Même pas pour lui passer un marteau.

Papa010.jpg Il m’emmenait parfois au jardin avec lui. C’était sans doute pour que je ne traîne pas seul. Les rares tâches confiées dont je garde un souvenir, c’est le ramassage des doryphores, que je devais enfermer dans une bouteille... Passionnant... Et le ramassage des cailloux. Le terrain était en plein dans la vallée du Gave de Pau. On avait beau faire, les galets, au fil du temps, remontaient à la surface. Après chaque labour, il fallait en ramasser un maximum, que l’on regroupait dans un coin du jardin. De quoi faire une maison ! Passionnant... Alors, je me distrayais par ailleurs...

Quand même ! J’étais totalement associé à un seul type d’activité : le militantisme politique. Comme c’était le plus souvent le soir, et que ma mère participait avec lui, je n’avais pas le choix. Je suivais. J’en ai mis des tracts dans des enveloppes ! J'en ai fabriqué des seaux de colle avec de la farine ! J’en ai collé des affiches ! Et bien sûr, j’assistais aux discutions, aux débats parfois houleux, où mon père avait toujours un rôle prépondérant. Je l’admirais. Ça oui, je l’admirais. Ce qui ne diminuait pas mes peurs. Au contraire.

Car s’y rajoutait une bonne dose de culpabilité. Comment pouvais-je craindre et ne pas aimer un homme qui faisait l’unanimité autour de lui ? Un homme que l’on saluait avec respect, par des accolades ou chapeau bas ? Hé oui, j’étais convaincu de ne pas l’aimer...

 

Pendant des années d’ailleurs, je me suis raconté l’histoire qui console tant d’enfants malheureux. Mes parents n’étaient pas mes parents. J’avais été enlevé, ou abandonné, ou caché dans cette famille car fils illégitime d’une célèbre famille... Et oublié... Mais un jour on viendrait me rechercher. Je retrouverais mes vrais parents qui seraient jeunes, beaux, et riches...

Comme je ne suis pas à une contradiction près, à l’égal d’ailleurs de la plupart des enfants, parallèlement, j’adhérais totalement aux idées défendues par mes parents. C’était une telle merveilleuse utopie... " A chacun selon ses besoins "... Très tôt, je participais aux débats, y prenant largement ma part. A quatorze ans j’adhérais aux jeunesses communistes. A 17 ans je m’inscrivais au Parti...

Aucun mérite. Aucun regret. Simplement, c’est là, dans la section, qu’il m’est arrivé d’avoir l’impression que mon père était fier de moi, parce que je m’exprimais bien et avais des arguments convaincants.
Je me souviens de l’été 68. J’osais l'informer que je n’avais pas apprécié l’attitude du Parti pendant les événements, et que j’avais rendu ma carte. Il avait encaissé. Août. L’envahissement de la Tchécoslovaquie. Malaise. Un soir, il m’ordonne, plus qu’il ne me demande : " Viens avec moi ! "... Réunion à la Section Départementale du Parti, où il avait des responsabilités. Débat houleux. La grande majorité des membres se replient derrière une attitude de solidarité... " Si les camarades soviétiques agissent ainsi, c’est qu’ils ont de bonnes raisons. Les tchécoslovaques sont manipulés par l’Occident, la Révolution est en danger. Sinon, ils ne feraient pas ça... ". Mon père, ferme, blême de colère, révolté... " Rien, vous m’entendez, rien ne peut justifier qu’un pays ne respecte pas les frontières d’un autre, même celles d’un pays ami ! Une telle ingérence est contraire à la démocratie ! Vous avez donc déjà oublié ? ". Il a été mis en minorité. Il s’est retiré, les dents serrées, les yeux brillants. Ce soir là, ce seul soir de ma vie, je me suis senti complice ; en totale osmose avec lui. Une seule fois. Mais, quelle fois...

 

Y en a-t-il eu d’autres que je n’aie pas vues, que je n’aie pas perçues ? Pourquoi n’ai-je jamais pu avoir, même devenu adulte, une réelle complicité avec lui, alors que tant de choses nous rapprochaient ?

Quelques années après sa mort, j’eus un long entretien avec mon frère. J’avais demandé à lui parler. Je ne supportais pas cette incommunicabilité entre nous qui rappelait trop mes relations avec Papa. Il me reçut dans son impressionnant bureau de l'immense tour Elf... Je me serais cru à un entretien d'embauche... A un moment, j’essayais de lui parler de cette peur sourde que j’avais toujours éprouvée devant notre géniteur. Il s’emportait.

  •  

  • - " Peur de Papa ? Allons, tu sais bien que c’était le plus brave des hommes, qui n’aurait pas fait de mal à une mouche ! "...
  •  

 

J’essayais de lui dire que nous n’avions jamais pu parler, que la communication avait été toujours irrémédiablement coupée entre nous deux...


Papa011.jpg

  •  

  • - " Parler, parler ! Mais il est inutile de parler ! Lorsque j’allais le voir, nous sortions des fauteuils sur la terrasse, et nous pouvions rester des heures ainsi, assis l’un près de l’autre, sans parler... Il se passait tellement de choses ! "...
  •  

 


Ses yeux brillaient de larmes. Il était vraiment colère envers le petit con (malgré mes quarante et quelques balais...) qui osait douter de la droiture et de la générosité de son père...

Moi, je restais muet. Figé. Assommé. Mon frère passait deux ou trois jours par an voir Papa, seul : sa femme avait horreur du sable, alors, les Landes... Ma femme et moi lui consacrions trois ou quatre semaines chaque année. Pour qu’il "profite" des enfants...

Et mon frère, là, en deux ou trois phrases venait de me dire que lui, il était le fils, que le père avait plaisir à voir. Que moi, je n’étais rien. Inexistant.

 

(à suivre)

Publié dans : Enfance d'un Homo
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 1 décembre 2007 6 01 /12 /Déc /2007 17:06

(Début...)


(à l'époque des premiers souvenirs...)


Des vieux. Mes parents étaient des vieux. Ils avaient environ 36 ans quand je suis né... Dans mes premiers souvenirs, vraisemblablement vers 5 ou 6 ans, ils en avaient 41 ou 42... Dire que je les ressentais comme vieux... Papa a été chauve très tôt. A la suite d’une violente dysenterie, vers la fin de la guerre, à ce que j’ai entendu dire. Le crane nu, un fort embonpoint, un double menton, des lunettes. L’image d’un vieux est là, fortement ancrée. Et j’en ai souffert. Bêtement.

Je me souviens d’un copain d’internat. Sa mère l’avait eu à 16 ans. Elle aimait sortir avec lui en boîte (nous avions dans les 16 ans également), et elle s’amusait beaucoup d’être prise pour la grande sœur... Et lui ne le supportait pas. Il multipliait les ruses pour sortir sans elle... Et moi, je le jalousais férocement ! Le veinard !

 

De même, pourquoi ai-je toujours eu peur de mon père ? Je ne cesse de me poser cette question, depuis des années. Depuis toujours. Aucune explication rationnelle. Tout ceci doit être enfoui au plus profond de moi. Le travail d’analyse ne m’a apporté aucune réponse.

C’était ce que l’on appelle un brave homme. Aimé de tous. Une forte personnalité, parfois gueularde. Il n’aimait pas qu’on le contredise. Pourtant, souvent il s’en chargeait seul... . Jamais une violence, jamais une bagarre. A part les bagarres syndicales. Mais ce n’était que de la dialectique...

Oui, bien sûr, j’ai deux ou trois souvenirs de scènes où sa colère s’est déchaînée contre moi. Notamment celle où, je devais avoir 9 ans, il avait cassé une chaise et me poursuivait avec un des barreaux, ma mère accrochée à ses basques pour le retenir, suppliant : " Arrête, Arrête... Tu vas le tuer !... " Au passage, je note que je n’ai aucun souvenir du motif de son ire... Ce n’est pas faute d’avoir cherché dans les arcanes de mon cerveau. Psychanalyse ou pas, rien...

A l’époque, je connaissais mes premières aventures sexuelles. Avait-il appris quelque chose ? Il est probable que des racontars l’auraient irrité à ce point. Le " paraître " était fortement ancré dans la culture familiale... Certaines culpabilités pourraient également trouver là leur origine...

Une autre raclée mémorable date de l’époque de Momo. Il m’accusait de chapardages commis avec ce garçon, à une date et dans un lieu impossibles. J’avais beau nier à m’en arracher les cordes vocales, j’eus droit à une de ces raclées dont on se souvient toute sa vie. Je devais avoir quatorze ans. Mais les motifs n’étaient-ils pas que prétextes ? Que lui avait-on dit de cette relation par trop fusionnelle que j’avais avec un garçon considéré comme un voyou ? Il n’atteignit pas son but. Malgré la sévère interdiction, je continuais à voir Momo. Jusqu’à ce que nos scolarités nous séparent.

Ces violences, complètement ordinaires à l’époque de la part d’un père vis à vis de son fils, ne peuvent expliquer à elles seules cette peur paralysante que j’éprouvais en sa présence. Il avait un petit défaut de vision. Lorsqu’il fixait quelque chose ou quelqu’un, sa tête tremblait à un rythme rapide et incontrôlé. Comme s’il disait continuellement " Non "... Lorsqu’il me regardait ainsi, ses grands yeux largement ouverts... J’aurais pu entrer dans un trou de souris. J’étais glacé d’effroi. Je n’emploie pas ce mot de façon inconsidérée. Aujourd’hui encore je ressens ces frissons... Mais pourquoi ?

D’évidence, cette terreur ne trouve pas sa source dans la violence.

 

Je suis né inopportunément, " accidentellement " comme l’on disait... Né le jour du suicide d’Hitler, j’ai vraisemblablement été conçu dans l’euphorie de la libération de Bordeaux. Je comprends que dans de telles circonstances ils aient pu oublier toute prudence...

Les conditions sont pour le moins peu favorables. Mon frère aîné a 10 ans. Ma sœur 8. Au moment où mes parents pourraient être plus tranquilles, leurs enfants enfin autonomes, vlan... La fin de la guerre. Le rationnement, peu favorable au petit commerce. Ont-ils voulu me " faire passer " ? Mon père a-t-il fait une telle demande, refusée par ma mère ? Je ne le saurai jamais...

Mon père était fils unique. Il ne rêvait pas d’une famille nombreuse. Le " choix du Roi ", garçon en premier, fille ensuite, devait lui suffire amplement. Combien de fois ai-je entendu parler de ce " choix du Roi " ! Combien de fois me suis-je senti de trop !

 

Papa009.jpg  

 

Ah ! ... S’il avait un jour jeté un tel regard sur moi ! Mais ici, c’est mon frère, son premier fils, qu’il regarde ainsi...

 

 

 

Pour corser le tout, ma mère eut une grossesse difficile. Une anomalie inexpliquée faisait qu’elle portait chaque fois un embryon de plus en plus gros. Mon frère plus de 3 kilos, ma sœur plus de 4, moi plus de 5. Le suivant ne put arriver à terme. Les médecins impuissants choisirent alors de pratiquer une utérectomie...

Dans ces temps difficiles, le corps médical s’est montré réticent pour pratiquer la césarienne. Malgré la perte des eaux, ma mère ne parvenait pas à accoucher par les voies naturelles... Je suis né avec un mois de retard ! Lorsque la situation devint trop grave, le médecin proposa un choix à mon père : sauver la mère, ou sauver l’enfant. Il n’a pas hésité une seconde pour me sacrifier... " J’ai déjà deux enfants... ". Mais j’ai survécu. Déjà tenace le Boby...

Les hôpitaux étaient alors exsangues. Il fallut que ma mère soit " descendue au mouroir " (salle prévue pour les fins de vie...) pour qu’on lui administre de la pénicilline, récemment généralisée. Elle a été sauvée. Mon père m’en a-t-il voulu des souffrances que j’avais occasionnées à la femme qu’il aimait ? Je ne sais. C’est une possibilité.

 

Quelques années plus tard, je devais avoir dix ou onze ans, peut-être moins... J’assistais à une conversation avec un ami. Mon père racontait que le professeur qui avait accouché ma mère ne pouvait avoir d’enfant. Lorsque le nourrisson sacrifié s’était avéré viable, il avait proposé à mon père de m’adopter.

  •  

  • " Moi, j’aurais bien voulu, il aurait été plus heureux ainsi, élevé dans la dentelle... C’est Elise qui a refusé... "

     

Cette phrase résonne, résonne dans ma tête... Aujourd’hui encore...

 

Parce que non désiré. Parce que prédateur comme un Allien dès ma conception. Parce que charge trop lourde dans cette après-guerre. Parce qu’annonciateur des malheurs qui allaient fondre sur eux : faillite, misère, galères, errance à travers le Sud-Ouest. Parce que les relations affectives et sexuelles de mes parents ont peut-être changé après ma venue. Parce que ma mère ne s’est jamais vraiment remise et s’est avérée par la suite très fragile, accumulant de graves accidents de santé. Parce que... Parce que...

Qu’importe après tout la vraie vérité. J’étais un indésirable que mon père aurait, s’il l’avait pu, rayé d’un train de plume. Il était donc une menace pour moi. Potentielle, mais menace quand même.

Sans doute suffisant pour expliquer, au moins en partie cette peur permanente...

(à suivre)

Publié dans : Enfance d'un Homo
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Retour à l'accueil

Vous ne savez plus où vous en êtes de votre ballade...

Pour un retour en 1ère page de l'accueil,

Cliquez sur la bannière ou bien

ICI   

 

Je continue à être surpris, lorsqu'un visiteur aborde ce blog par le petit bout de la lorgnette, sans se rendre compte, le moins du monde que je vis maintenant la plupart du temps au MAROC, à FES...

Alors que parfois il semble proche, tout proche... ICI ! Je vis ici !!

1011170025m

Clin d'oeil !

 

Bonjour...

    Pendant un an, j'ai tenu régulièrement ce blog, alors que j'accompagnais ma femme dans un combat perdu d'avance contre le crabe...

     

Dans une deuxième étape, le blog est redevenu un blog d'humeur. Un journal. Une béquille.
La chronologie n'avait plus d'importance.
  

 
  Puis est survenu l'incroyable : à 64 ans je suis tombé raide dingue d'une petite racaille de 20 ans, hétéro jusqu'au bout des ongles.
Une année de coups de gueule, de bonheurs inimaginables, de doutes et d'espoirs.
!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!    
      1er Février 2012
Je suis de retour dans le Royaume depuis un mois.    
      J'ai entrepris les démarches pour obtenir le statut de résident étranger au Maroc.
      Je ne peux plus me cacher derrière mon petit doigt : C'est ici et seulement ici que je parviens à vivre. Tant que l'administration française s'obstinera à lui refuser un visa de tourisme.
Je ne veux plus me torturer. Dans quelques mois peut-être, lorsque la France sera redevenue une République ouverte et démocratique...
. Pour l'instant je veux vivre. Vivre seulement, enivré par ce bonheur qui était devenu inenvisageable depuis tant d’années. Il est là, ici, maintenant.    
Je baigne dedans.    
       
!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!    
 
       
 En tête de colonne, vous trouverez le sommaire des archives.

 

Visiteur

tumblr hit counter

Depuis le début :  24090 

En ligne : Selon OB :  6 

Qui je suis

  • Boby
  • Les petites histoires de Boby
  • Homme
  • 29/04/1945
  • Amoureux Bisexualité Honnête à en crever
  • Veuf depuis décembre 2007, père de trois jeunes adultes. Gay depuis toujours. A 66 ans, je redécouvre l'amour avec un éphèbe marocain trois fois plus jeune !

Constat :

Après 2009, nouveau voyage au Maroc en 2010, et rencontre d'un jeune gay de vingt-trois ans.

Passion soudaine et prodigieusement agréable...

... Plus si soudaine que ça ! voici bientôt un an qu'il ne me quitte que pour aller travailler !

Le reste du temps... Quoi, quoi ?? Ben, imaginez...

Vieux ? Qui ose parler de vieux ?

Et si, là, se trouvait la raison raisonnable ?

 

Je vis cette relation intense que je désirais tant connaître avant de.

Quitter un bonheur aussi intense, aussi incroyable,  ne sera pas facile.

Pourtant. Je verrai.

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés