Bien. J’avais peur de lui. Ok. Mais c’était un père quand même. Il aurait pu s’occuper de moi ! J’ai beau chercher...
Pas le plus petit souvenir. Même le plus infime. Il m’arrivait d’être avec lui, bien sûr. Mais jamais vraiment seul. Il ne regardait pas mes
devoirs. Et pour cause. C’était Maman qui me faisait travailler. Il ne m'associait pas à ses bricolages. Je me souviens de l’avoir regardé travailler. Mais il ne faisait jamais appel à moi. Même
pas pour lui passer un marteau.
Il m’emmenait parfois au jardin avec lui. C’était sans
doute pour que je ne traîne pas seul. Les rares tâches confiées dont je garde un souvenir, c’est le ramassage des doryphores, que je devais enfermer dans une bouteille... Passionnant... Et
le ramassage des cailloux. Le terrain était en plein dans la vallée du Gave de Pau. On avait beau faire, les galets, au fil du temps, remontaient à la surface. Après chaque labour, il fallait en
ramasser un maximum, que l’on regroupait dans un coin du jardin. De quoi faire une maison ! Passionnant... Alors, je me distrayais par ailleurs...
Quand même ! J’étais totalement associé à un seul type d’activité : le militantisme politique. Comme c’était le plus souvent le soir, et que ma mère participait avec lui, je n’avais pas le choix. Je suivais. J’en ai mis des tracts dans des enveloppes ! J'en ai fabriqué des seaux de colle avec de la farine ! J’en ai collé des affiches ! Et bien sûr, j’assistais aux discutions, aux débats parfois houleux, où mon père avait toujours un rôle prépondérant. Je l’admirais. Ça oui, je l’admirais. Ce qui ne diminuait pas mes peurs. Au contraire.
Car s’y rajoutait une bonne dose de culpabilité. Comment pouvais-je craindre et ne pas aimer un homme qui faisait l’unanimité autour de lui ? Un homme que l’on saluait avec respect, par des accolades ou chapeau bas ? Hé oui, j’étais convaincu de ne pas l’aimer...
Pendant des années d’ailleurs, je me suis raconté l’histoire qui console tant d’enfants malheureux. Mes parents n’étaient pas mes parents. J’avais été enlevé, ou abandonné, ou caché dans cette famille car fils illégitime d’une célèbre famille... Et oublié... Mais un jour on viendrait me rechercher. Je retrouverais mes vrais parents qui seraient jeunes, beaux, et riches...
Comme je ne suis pas à une contradiction près, à l’égal d’ailleurs de la plupart des enfants, parallèlement, j’adhérais totalement aux idées défendues par mes parents. C’était une telle merveilleuse utopie... " A chacun selon ses besoins "... Très tôt, je participais aux débats, y prenant largement ma part. A quatorze ans j’adhérais aux jeunesses communistes. A 17 ans je m’inscrivais au Parti...
Aucun mérite. Aucun regret. Simplement, c’est là, dans la section, qu’il m’est arrivé d’avoir l’impression que mon père était fier de moi,
parce que je m’exprimais bien et avais des arguments convaincants.
Je me souviens de l’été 68. J’osais l'informer que je n’avais pas apprécié l’attitude du Parti pendant les événements, et que j’avais rendu ma carte. Il avait encaissé. Août. L’envahissement de
la Tchécoslovaquie. Malaise. Un soir, il m’ordonne, plus qu’il ne me demande : " Viens avec moi ! "... Réunion à la Section Départementale du Parti, où il avait des
responsabilités. Débat houleux. La grande majorité des membres se replient derrière une attitude de solidarité... " Si les camarades soviétiques agissent ainsi, c’est qu’ils ont de bonnes
raisons. Les tchécoslovaques sont manipulés par l’Occident, la Révolution est en danger. Sinon, ils ne feraient pas ça... ". Mon père, ferme, blême de colère, révolté... " Rien, vous
m’entendez, rien ne peut justifier qu’un pays ne respecte pas les frontières d’un autre, même celles d’un pays ami ! Une telle ingérence est contraire à la démocratie ! Vous avez donc
déjà oublié ? ". Il a été mis en minorité. Il s’est retiré, les dents serrées, les yeux brillants. Ce soir là, ce seul soir de ma vie, je me suis senti complice ; en totale osmose
avec lui. Une seule fois. Mais, quelle fois...
Y en a-t-il eu d’autres que je n’aie pas vues, que je n’aie pas perçues ? Pourquoi n’ai-je jamais pu avoir, même devenu adulte, une réelle complicité avec lui, alors que tant de choses nous rapprochaient ?
Quelques années après sa mort, j’eus un long entretien avec mon frère. J’avais demandé à lui parler. Je ne supportais pas cette incommunicabilité entre nous qui rappelait trop mes relations avec Papa. Il me reçut dans son impressionnant bureau de l'immense tour Elf... Je me serais cru à un entretien d'embauche... A un moment, j’essayais de lui parler de cette peur sourde que j’avais toujours éprouvée devant notre géniteur. Il s’emportait.
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- - " Peur de Papa ? Allons, tu sais bien que c’était le plus brave des hommes, qui n’aurait pas fait de mal à une mouche ! "...
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J’essayais de lui dire que nous n’avions jamais pu parler, que la communication avait été toujours irrémédiablement coupée entre nous
deux...
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- - " Parler, parler ! Mais il est inutile de parler ! Lorsque j’allais le voir, nous sortions des fauteuils sur la terrasse, et nous pouvions rester des heures ainsi, assis l’un près de l’autre, sans parler... Il se passait tellement de choses ! "...
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Ses yeux brillaient de larmes. Il était vraiment colère envers le petit con (malgré mes quarante et quelques balais...) qui osait douter de la droiture et de la générosité de son père...
Moi, je restais muet. Figé. Assommé. Mon frère passait deux ou trois jours par an voir Papa, seul : sa femme avait horreur du sable, alors, les Landes... Ma femme et moi lui consacrions trois ou quatre semaines chaque année. Pour qu’il "profite" des enfants...
Et mon frère, là, en deux ou trois phrases venait de me dire que lui, il était le fils, que le père avait plaisir à voir. Que moi, je n’étais rien. Inexistant.
