Et maintenant ?

Dimanche 30 décembre 2007 7 30 /12 /Déc /2007 20:28

Ma fille, tu as trente ans. Heureux anniversaire... Irrémédiable, tu entres dans le monde des adultes. Sans retour possible.

Nous savons combien cette date avait de l’importance pour ta mère. Elle aurait voulu tenir jusque là. Pourquoi ? Je ne sais pas. J’ignore quelle symbolique elle attachait à ce trentenaire de la fratrie. Une façon sans doute de réaffirmer que toute sa vie avait été consacrée à conduire des enfants à l’âge adulte. Les enfants des autres. Les siens. Sans doute aurait-elle eu le sentiment du devoir pleinement accompli. Comme si elle avait besoin de ça...

Mais je ne veux pas que cette journée soit sous le signe de la tristesse et des regrets. Vous êtes là, bien vivants. Et c’est ce qui compte aujourd’hui.

 

Il y a trente ans, je vivais pour la troisième fois le bonheur d’être père. Tu connais l’anecdote. Il s’en est fallu de peu que le loupe le coche. Ta mère avait toujours eu le travail difficile et long. Toujours, je veux dire pour les trois accouchements précédents. Lorsque, vers 13h00 les contractions devinrent plus précises, je considérais que j’avais largement le temps d’aller manger, et je m’installais confortablement dans un restaurant du Boulevard du Palais Royal. Et quand je me décidais à revenir, après mon petit double express incontournable, je fus accueilli par des " Dépêchez-vous, dépêchez-vous ! "... Je n’ai eu que le temps de prendre la main de Monique et de baiser son front en sueur... Tu arrivais.

Je suis resté de longues minutes à te regarder dans la couveuse où ils t’avaient placée. Je regardais cette étrange chose que j’avais fabriquée : une fille...

undefined Je peux le dire ici, tu le sais déjà, ma première réaction a été une sorte de peur. Comment allais-je réussir à " élever " une fille, puis une femme, moi qui ne connais pour ainsi dire rien à la gente féminine ? Comment pourrais-je appliquer mes principes de liberté, d’indépendance, d’autonomie à cet être qui, encore dans le monde d’aujourd’hui, se trouvait dans la moitié de l’humanité qui subit en permanence les contraintes d’un monde dominé par les hommes ?...

La plaisanterie campagnarde, joyeusement grasse et machiste bourdonnait dans mon crâne :

  •  

  • " Rentrez vos poules, je lâche mes coqs ! "
  •  

Non ! Je ne rentrerai pas ma petite poulette !

undefined Je me souviens, avec une bonne dose de honte et de culpabilité, du jour où, tu devais avoir douze ans, j’ai poussé l’un de mes fameux coup de gueule lorsque je t’ai vue partir pour le collège avec les yeux maquillés... Tu es remontée fissa dans la salle de bain te redonner un visage de fillette...

Je me souviens de mes moments d’impuissance lorsque je te voyais fringuée comme une clocharde, avec des pulls trop grands et avachis qui cachaient autant que se pouvait les moindres signes de ta féminité...

Je me souviens de cet autre coup de gueule lorsque tu t’es enfermée avec un copain dans la salle de bain pour te couper les cheveux. La menace était sincère, mais ne cachait pas ma panique de n’avoir pas réussi à faire de toi une femme libérée : " Je te préviens, si tu as la boule à zéro, tu ne dors pas à la maison jusqu’à ce que tu aies à nouveau des cheveux ! "... Tu n’osais pas te montrer... Il restait sur ton crâne trois millimètres de ta belle chevelure... Tu étais belle comme un cœur...

Je me souviens du jour où tu as pris conscience des événements que nous avions vécus lorsque tu étais bébé. Tu relisais une énième fois les histoires que je vous écrivais depuis Fleury. Et la date, le " Fleury, le .... " t’a sauté aux yeux, un voile s’est déchiré... Tu es montée me voir à mon bureau, et tu m’as posé une foule de questions précises. Puis tu es allée voir ta mère, lui demandant des confirmations et des précisions. Et nous avons été encore plus proches qu’avant, si cela était possible...

Je me souviens de ton aisance et de ta grâce lorsque tu allais, nue comme Eve de la salle de bain à ta chambre, sans complexe et sans réticence. Dieu que tu étais belle ! Combien j’étais fier et orgueilleux d’une telle réussite !

Je me souviens de mes interrogations en te voyant lier des relations très fortes, intenses, avec tes copines, tes meilleures amies (et qui le sont resté. Quel bonheur !). Je me souviens de cette discussion dans la voiture où je te demandais si tu pensais avoir des attirances sexuelles pour ces copines. Et je me souviens de ta réponse. " J’y ai pensé, c’est vrai, je me suis posé la question. Mais tu sais, il suffit que j’imagine une fille nue, puis un garçon aussi dénudé, et je n’ai plus aucun doute... Mon choix est clair ! Pas d’équivoque, Papa... "

Je me souviens de tes premiers amours. Des confidences que tu m’en faisais. De Thomas. Et du jour où tu es venue nous parler, ta mère et moi. Tu partais en voyage avec lui, et tu nous as dit : " Là, je suis trop amoureuse. S’il me demande, je sais que je ne pourrai pas dire non. On fait comment pour la pilule ? "... En cette nouvelle année, je souhaite à tous les pères d’entendre un jour une telle demande de leur fille, naturellement et sans voie détournée...

Je me souviens de ton épanouissement en tant que femme sous l’influence de Y. ... Ta féminité explosait. Et le jour, où, avec ta mère nous voulions ranger et décorer ta chambre en ton absence, et où nous sommes tombés sur des petits dessous affriolants... Nous avons ri. De bonheur.

Je me souviens de ce jour où, revenant du festival de Cannes où ta Compagnie s’était produite, tu es apparue, pour la première fois de ma vie, en robe de soirée moulante et sexy... J’ai eu le souffle coupé. L’orgueil m’a étouffé. Les larmes, de bonheur, sont venues à mes yeux...

Et il y a deux jours, tu as accueilli Olivier et sa famille affublée d’un de mes vieux joggings et de l’un de mes pulls, manches retroussées, du cambouis jusqu’aux coudes et plein le visage... Tu réparais ta voiture avec Tof.

Je te vois heureuse le nez dans un moteur, à l’aise en tenue de soirée sur les bords de la scène du festival, copine comme cochon avec des garçons, tendrement affectueuse avec tes meilleures amies, libre dans tes relations sexuelles... Malgré ton amour évident pour celui que tu considères comme ton viel ami... Y. ...



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Je ne parlerai pas aujourd’hui de tes passions, de ton métier. Tu commences à accepter l’idée que, peut-être bien, tu es une artiste toi aussi. Comme tes frères. Autant que tes frères. Tu es intermittente du spectacle. Technicienne... Seulement technicienne ?...


Mais globalement, dans l’ensemble... Peut-être bien que nous avons réussi à faire de toi une femme libérée, ta mère et moi ? Elle le souhaitait tellement...

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Samedi 29 décembre 2007 6 29 /12 /Déc /2007 02:08

Mes enfants, mes amis, ma famille, tous sont obsédés par l’idée de cette solitude qui me menace. Tous veulent venir à mon secours. Surtout ne pas me laisser seul semble être le mot d’ordre. On m’entoure, me coucoune, me dorlote. On veut me distraire à tout prix.

" Tu vois, tu n’es pas seul, nous sommes là... ". Je m’en fous.

J’ai participé à cette mascarade. Ici même, j’ai dit combien je redoutais de vivre sans elle, combien j’étais un animal maladivement social qui ne pourrait supporter la solitude. Combien j’avais peur de me retrouver face à moi-même. Le vertige de l’énorme trou sans fond. Je me gourais. Complètement.

Je n’avais pas compris. Je n’avais pas compris ce que c’était que d’aimer.

Ce n’est pas mathématique.

Ce n’est pas 1 + 1 = 2.

C’est plus simple. 1 + 1 = 1.

J’ai accompagné du mieux que je l’ai pu Monique dans son agonie. Mille fois j’ai souhaité, non, voulu, mourir avec elle. Mille fois j’ai culpabilisé de ne pas le faire. Je ne voyais que ses souffrances. Je souffrais pour elle, par elle. Je la regardais mourir. Je ne comprenais pas que j’étais en train de mourir avec elle.

undefined Lorsque son dernier souffle a quitté sa poitrine, elle avait les yeux fermés. Je n’ai pas eu à les clore. Pendant le minimum de toilette pour attendre les pompes funèbres le lendemain matin, je ne pensais pas. Les gestes étaient mécaniques. Je ne pouvais pas comprendre que je ne pourrais plus penser comme avant.

Tant que son corps a été là, à portée de main et de regard, elle était présente. J’étais toujours avec elle.

Je ne suis pas croyant. Agnostique. Anticlérical à l’occasion. Athée. Profondément matérialiste. Incroyant indécrottable. Libre penseur aussi. Je dois en oublier. Ça ne m’aide pas. Mais alors pas du tout en ce moment.

Son corps n’est bien qu’un corps, un amas de cellules en train de mourir unes à unes, qui, sans le feu salvateur, deviendraient rapidement un amas putride. Pas d’âme qui s’envole. Pas de Paradis où je pourrais la retrouver. Pas d’intelligence éternelle. Après le dernier battement de cœur, plus d’étincelle entre ses neurones moribonds. Son intelligence s’est éteinte à jamais, sa finesse et sa sensibilité ne sont que souvenirs. Poussière. Que de la poussière. Et il est bien que tout devienne au plus vite poussière. La crémation est une évidence.

Ok. Tout ça je le savais, je l’ai toujours su, toujours pensé, toujours accepté.

J’avais oublié cet arc électrique, invisible, intense, qui reliait nos cerveaux. J’avais essayé de l’ignorer.

C’est lorsque le caveau s’est refermé, la dalle soudée par un mastic étanche, que le vide, sidéral, m’a envahi tout entier. Je n’étais plus. Le Boby que l’on avait connu n’existait plus. Je venais de l’enfermer dans une petite urne sombre, au fond d’un petit caveau sombre, qui ne s’ouvrirait de nouveau que pour accueillir le reste de ce corps sans véritable vie. Des oripeaux, qui pouvaient encore faire illusion, mais illusion seulement.

D’aucuns pensent que la solitude est un phénomène purement physique. Une compagnie. 1 + 1 = 2. 2 = tu n’es pas seul. Il se peut que je l’aie cru. Connerie.

Deux ou trois jours après, j’ai eu besoin de me lever la nuit. Je me suis surpris à me lever précautionneusement, en essayant de ne pas faire bouger le lit pour ne pas la réveiller... Je suis retombé lourdement sur le lit, des larmes pleins les yeux. Je n’aurai plus à faire doucement. Je pourrai remuer ma lourde carcasse sans gêne. Je n’ai plus de sommeil à protéger. Je me suis aussitôt mis en colère. J’ai plein de souvenirs d’anecdotes de ces veufs ou veuves qui par automatisme mettaient le couvert de leur défunt... Non, je ne vais pas sombrer dans ces mascarades d’actes manqués ! Mascarades ?

Je n’aurai plus besoin de cuisiner de petits plats gourmands pour éveiller son appétit rétif. Aurai-je seulement encore envie de cuisiner ?

Je n’aurai plus besoin d’aller dans le bureau fumer ma cigarette nocturne. Tiens, je vais mettre un cendrier sur ma table de nuit.

Je n’aurai plus de raison de ne pas trop traîner lorsque mes déplacements m’attireront vers certains circuits familiers... D’ailleurs, pourquoi aurais-je envie de rentrer à la maison ?

Quel intérêt pourrais-je trouver aux vides greniers que nous écumions à longueur de saison, maintenant que je n’aurai plus à suivre du coin de l’œil ses va et viens entre les allées pour pouvoir accourir sur un simple regard pour donner mon avis sur tel ou tel objet déniché ?

Pourquoi aller voir des films, si ce n’est pas pour ensuite discuter de ce que l’on a vu et ressenti ? Je n’ai jamais voulu aller au cinéma sans elle. Quitte à louper une sortie qui m’intéressait.

Pourquoi reprendre les travaux inachevés dans cette maison que nous restaurions ? Je la faisais pour elle. Rien que pour elle.

 

undefined Hier, nous étions invités par son cousin pour une ballade dans les calanques vers La Ciotat. Pendant le trajet, Xavier était assis à côté de moi. A sa place à elle. A plusieurs reprises, dans le petit matin brumeux, le paysage était sublime. Je posais ma main droite sur le levier de vitesse. Elle aurait posé sa main sur la mienne. Nous n’aurions pas parlé. En parfaite communion sur ce genre de spectacle qui faisait battre nos cœurs à l’unisson. Ou elle aurait simplement dit : " Gare-toi un moment... "... Suivi peut-être d’un : " Il faudra que l’on revienne ici... " ou d’un : " Mais qu’est-ce qu’on a fichu pendant 40 ans à Paris ?... "... Plus de mots n’auraient pas été nécessaires.

Mes larmes ont coulé tout le long du trajet. Je crois que les enfants ne s’en sont pas aperçus.

 

Aujourd’hui, j’avais des invités. Olivier et sa famille. Je leur ai montré cette ville qu’elle aimait tant, et qu’elle m’a appris à aimer. La soirée a été chaleureuse et agréable. Les enfants m’avaient poussé à les accueillir. "  C’est important que tu reçoives tes amis. Tu sais ça ne nous gêne pas. Ça nous fait même plaisir... ". Karine avait même ajouté ce soir là : " Et même si tu as un petit ami, tant mieux. Moi, ça ne me dérangera pas du tout. Après tout, je trouve même que quelque part, ça me libèrerait... ". Ses frères n’avaient pas pipé, ils semblaient approuver. J’étais resté sans voix.

Ce soir, j’ai fait le maître de maison. Du mieux que j’ai pu. Mes enfants ont été adorables. C’était un plaisir de faire la connaissance d’Olivier, égal à ce que j’imaginais de lui. Sa famille est simple et attachante. Mais j’étais présent physiquement. Je ne pouvais pas faire plus. La maison de Monique bruissait de vie. Sans elle.

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La chronologie n'avait plus d'importance.
  

 
  Puis est survenu l'incroyable : à 64 ans je suis tombé raide dingue d'une petite racaille de 20 ans, hétéro jusqu'au bout des ongles.
Une année de coups de gueule, de bonheurs inimaginables, de doutes et d'espoirs.
!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!    
      1er Février 2012
Je suis de retour dans le Royaume depuis un mois.    
      J'ai entrepris les démarches pour obtenir le statut de résident étranger au Maroc.
      Je ne peux plus me cacher derrière mon petit doigt : C'est ici et seulement ici que je parviens à vivre. Tant que l'administration française s'obstinera à lui refuser un visa de tourisme.
Je ne veux plus me torturer. Dans quelques mois peut-être, lorsque la France sera redevenue une République ouverte et démocratique...
. Pour l'instant je veux vivre. Vivre seulement, enivré par ce bonheur qui était devenu inenvisageable depuis tant d’années. Il est là, ici, maintenant.    
Je baigne dedans.    
       
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  • Amoureux Bisexualité Honnête à en crever
  • Veuf depuis décembre 2007, père de trois jeunes adultes. Gay depuis toujours. A 66 ans, je redécouvre l'amour avec un éphèbe marocain trois fois plus jeune !

Constat :

Après 2009, nouveau voyage au Maroc en 2010, et rencontre d'un jeune gay de vingt-trois ans.

Passion soudaine et prodigieusement agréable...

... Plus si soudaine que ça ! voici bientôt un an qu'il ne me quitte que pour aller travailler !

Le reste du temps... Quoi, quoi ?? Ben, imaginez...

Vieux ? Qui ose parler de vieux ?

Et si, là, se trouvait la raison raisonnable ?

 

Je vis cette relation intense que je désirais tant connaître avant de.

Quitter un bonheur aussi intense, aussi incroyable,  ne sera pas facile.

Pourtant. Je verrai.

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