Les enfants sont partis, et il va falloir que je me décide à ranger la maison. Ranger... Je veux dire traduire dans les faits, dans l’aménagement, la réalité de l’absence. Il va falloir.
Ma belle-mère n’a jamais été capable de " faire son deuil ", comme l’on dit. Dix ans que son mari est mort. Enfin, neuf ans, sept mois et sept jours... Neuf ans sept mois et sept jours que les dernières mandarines trônent sur la table de la verrière, noires et racornies. Que la savonnette est sur le lavabo avec une petite étiquette manuscrite : " A Papy, ne pas toucher "... Que le pyjama est sur le fauteuil de la chambre, prêt à servir... Neuf ans sept mois et sept jours que les photos s’amoncellent sur le miroir de l’entrée, que les albums sont ouverts sur la table du salon, que les outils professionnels ressurgissent des placards et sont briqués et exposés dans tous les recoins de toutes les pièces. Seule disparition progressive : les habitantes de la cave à vin... Chaque semaine l’aïeule ouvre une " bonne bouteille ", comme autrefois... Neuf ans sept mois et sept jours. Environ 500 semaines, 500 bouteilles... Il avait une bonne cave le Papy. Il ne doit plus rester grand chose... Neuf ans sept mois et sept jours (non, deux jours...) que l’urne trône sur l’étagère centrale de l’armoire familiale, entourée de petits souvenirs comme autant d’icônes... Monique en a tant souffert. Elle en a tant voulu à sa mère.
Il faut que je range tout ça.
Dix fois au moins que je m’assoie à son bureau, avec l’intention de retirer des murs l’affichage savamment orchestré dont elle s’était
entourée. La grande reproduction du cyprée de Van
Gogh, l’affiche de " L’homme qui plantait des arbres ", les photos des arènes décorées par Christian Lacroix, les enfants se
barbouillant de peinture, des dessins d’enfants, des cartes de vœux ou d’amitié, le fly annonçant une expo de photos de Karine, la photo de la maison où vivaient ses parents quand elle est née,
que je lui avais faite dans nos premiers jours ici... L’affiche du 50ème Festival des Santonniers qui se termine demain, qu’elle espérait tant, et qu’elle n’aura pas vu... Des coupures
de journaux, dont celle annonçant la mort de Denys Colomb... Désespérément inconnu de vous tous sans doute. Auteur de " Crin Blanc " merveilleux livre à la gloire des chevaux de
Camargue, livre fétiche de l’enfance de Monique...
Dix fois que je me relève sans avoir rien ôté. Grande interrogation sur le sens de l’intelligence, de l’esprit. Chacune de ces petites choses représente un grand pan de la sensibilité de Monique, des heures de songeries devant, des réflexions, des hésitations sur le bon emplacement. La plus petite photo garde un petit bout de sa vie à elle, accroché à sa gomme jaune repositionnable... Que restera-t-il une fois tout rassemblé dans une boîte d’archives ? Rien. Que penseront ceux qui découvriront ces objets hétéroclites ainsi rangés, dans quelques décennies ? Rien... Ils hausseront les épaules, en disant : " Ils gardaient vraiment n’importe quoi ! "...
Essayez de penser, juste un instant... Il y a tout. L’intelligence, les sentiments, les émotions, les éclats de rire et les grincements de dents, les battements du cœur et les élans irrésistibles... La vie. Et un truc s’arrête. Un truc que l’on fait sans réfléchir, sans y prêter garde. On cesse de respirer. Et tout disparaît. Tout. TOUT. Comme parfois j’envie les croyants qui gardent l’illusion de pouvoir tout retrouver un jour ! Mais je ne suis pas croyant.
Il faut que je range tout ça.
Une boîte d’archives. Première étape. Le temps de prendre le temps de ne rien décider.
Il faut que je range tout ça.
Quelques jours avant. Tu ne supportais plus. Dès que j’avais le dos tourné tu arrachais tous les tuyaux. Tu te débranchais. Je poussais les hauts cris, j’avais peur que tu aies trop mal, privée de morphine. J’appelais en urgence les infirmiers. Je te suppliais de ne plus le faire, que je ne voulais pas que tu aies mal... Ton regard... Immense, pâle, sévère, dur... Si semblable à celui de ta mère. Oh ! Pas haineux comme le sien, mais si dur, si dur... Je pleurais, je te disais que je faisais ce que je pouvais, que j’étais impuissant à tenir ma parole, à empêcher ce qui arrivait... Et ta main, ta pauvre main décharnée qui caressait ma joue et attirait ma tête pour que je pleure sur ton épaule. Sans un mot. Sans une larme de ta part. Forte à en frémir.
Qui rangera mon cœur désormais ?

Enfin une brave dame
comprend ma demande et essaye d’y répondre. Dans l’emplacement que je souhaitais, le mieux situé pour répondre aux vœux de Monique, elle crée un nouvel alignement. Là où initialement étaient
prévues des tombes d’enfants, elle ouvre la possibilité pour ces mini-caveaux... Il aura fallu juste un peu batailler... Au lendemain du décès de Monique...