Mercredi 23 janvier 2008
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Je suis passé jeter un œil au cimetière cet après-midi. Le marbrier n’a toujours pas entrepris les finitions ni fait la gravure. Ce n’est pas
grave. Monique a le temps.
En traversant les allées, mon attention a été attirée par les plaques souvenir. " Regrets éternels " supplante largement les autres
" à mon père ", à mes parents ", " à ma sœur bien-aimée "... Bref. Au début j’ai voulu m’amuser à les compter, ensuite je me suis dit qu’il valait mieux compter les
tombes qui ne l’avaient pas, pour finir... Je m’en fous un peu...
Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à avoir des regrets pour leur éternité ?
Regrets d’avoir perdu un être bien-aimé ? Je dois être anormal, je n’ai pas de regret, seulement de la souffrance.
Regrets de ne pas l’avoir aimé suffisamment quand il était là ? Ce serait un peu tard pour se reprocher son égoïsme. Je ne sais pas si
j’ai aimé ma femme suffisamment ou pas assez. J’ai l’impression, je crois, je pense, allez, je suis convaincu que je ne pouvais pas l’aimer davantage. Elle a été ma raison de vivre pendant
quarante ans. Pardon les enfants. Mais c’est vrai.
Regrets de ne pas lui avoir été fidèle ? Ce ne serait pas des regrets, mais des remords. Même pas. Je l’ai écrit là, ici, ailleurs, à
maintes reprises. Je ne crois pas en la fidélité physique. C’est dur d’affirmer ceci en pensant à Monique qui n’a jamais eu le moindre écart. Dur ? Non. Je crois pouvoir dire qu’elle n’a eu
à combattre aucune tentation. Même pas pour se venger de mes fréquents... disons marivaudages. Quelqu’un peut regretter de ne pas avoir fait l’effort de résister à une aventure facile. Je n’ai
jamais eu l’impression de me laisser aller. Chaque rencontre avait sa part non négligeable de douleur. C’était une sorte de besoin vital. Pour exister. Nous en avons souvent parlé. Pourquoi
est-ce que je ressentais comme une exigence de survie la nécessité de laisser s’exprimer cette facette de ma personnalité ? Alors que je ne savais que trop qu’elle en souffrait. Et que je
souffrais de la faire souffrir. Sans ces aventures, j’aurais été un handicapé. Privé de l’un de ses membres. Et je ne peux accepter le handicap.
Parfois elle m’a dit : " Si tu vas voir ailleurs, c’est que je ne t’apporte pas ce dont tu as besoin. " Et elle aurait fait plus
que son possible, elle a beaucoup tenté, pour satisfaire tous mes fantasmes... Mais il ne s'agissait pas de fantasmes.
Il ne s’agissait même pas, en réalité, de passage à l’acte... A essayer de l’écrire, maintenant, cela me semble con. Aberrant. Il
fallait que je me sente reconnu comme homosexuel. Obsédé par la peur de me trahir moi-même, de me désavouer... Sans cela, je n’aurais plus été moi. Donc j’aurais été...
Rien !
Regrets des choses non dites à temps ? Je crois que ce sentiment est fréquent. Nous avons toujours voulu être discrets sur l’état de santé
réel de Monique. A quoi bon inquiéter inutilement les gens qui de toute manière auraient été impuissants. Pourquoi anticiper une souffrance inévitable ? Certains d’entre vous m’ont reproché
de ne pas être plus explicite avec mes enfants. De ne pas les appeler à l’aide. Je continue de penser qu’il aurait été cruel de dresser trop tôt une telle épée de Damoclès au-dessus de leur tête.
Les circonstances m’ont donné en partie raison. Quand ils ont su, ils ont tous trois abandonné leurs activités pour venir au chevet de leur mère. Au risque d’en payer fort le prix quelques temps
après. Maintenant. La vie d’artiste n’est pas simple. On ne se met pas en congé longue durée sans conséquence.
Il est vrai que notre médecin de famille avait insisté sur l’importance de ces moments d’accompagnement avant, qui aident à préparer
le deuil. Il avait utilisé cet argument pour demander à ma femme de ne pas précipiter son départ, comme elle le souhaitait. Monique a accédé à ces arguments. Elle a essayé de " tenir ".
Au prix de quelles souffrances, de quelles dégradations ? C’était sans doute une erreur. Pendant plusieurs semaines ils ont été là, auprès d’elle, attentifs et aimants. Pourtant, je le sais,
ils me l’ont dit, ils n’ont pas pu lui dire tout ce qu’ils auraient voulu lui dire. Ils peuvent même en garder un sentiment de frustration, voire de culpabilité, parce que les circonstances
auraient pu le permettre... On ne dit jamais tout ce que l’on voudrait dire. Quelle que soit la durée de la conversation. D’autres idées viennent toujours, après... Surtout, pas de regret. Le
bonheur d’avoir vécu un moment fort, intense, ensemble.
Bien sûr, certains de nos proches sont tombés des nues, et ont clamé sur tous les tons : " Si nous avions su ! "... Mais
nous ne voulions pas qu’ils viennent nous voir parce que la mort rodait. Mais parce qu’ils en auraient eu envie. Monique a écrit : " Nos roues ont tourné. "...
Regrets de voir partir trop tôt un humain au potentiel encore si riche ? Douloureux. Indiscutablement. Injuste. Amèrement. Mais il y a des
moments où il faut faire des choix. Accepter une dégradation progressive au fil de longues années de souffrances et de contraintes multiples et médicalement variées, est-ce encore vivre ?
J’ai choqué dans un billet en affirmant que la vie humaine est infinitésimalement petite au regard de l’univers... Que représentent quelques mois, quelques années ? Monique a choisi. Comme
elle me l’avait écrit, dans une toute autre circonstance, " Nous avons vécu des choses trop intensément belles pour que j’accepte maintenant la médiocrité. ". Pas de regret. De
merveilleux souvenirs.
Regrets de rester seul ?... Peut-être, plus égoïstement, y a-t-il beaucoup de cela dans ces fameux " Regrets éternels "... Dans
une intense discussion il y a quelques mois, elle m’avait dit qu’après son départ, je pourrais enfin " avoir le petit ami que je n’avais jamais eu à cause d’elle "... Expression d’une
souffrance. Irréalisme. Elle ne me voyait pas avec des yeux objectifs. J’en ai parlé à plusieurs reprises dans différents billets... On ne vend pas encore de pochettes surprises avec ce type de
produit. Et c’est vrai que la solitude est inhumaine.
Côté maison, pas de problème. Papy Confitures ne se débrouille pas trop mal..... Il y a plus d’un an que je porte la maison à bout de bras.
Alors.. Et la cuisine, ça va. Je peux encore recevoir sans que les invités soient inquiets... Des visiteurs en vue ?
Alors, comme le chantait la grande Piaf : " Non, rien de rien... "... Je suis désolé et bien triste... Je n’aurai pas de
regrets éternels !