Quand il faudrait s'assumer

Mercredi 21 février 2007 3 21 /02 /Fév /2007 23:40

Pas très intéressant en soi, mais sans doute nécessaire pour essayer d’analyser l’évolution du relationnel entre ma femme et moi.

Jusqu’aux " événements " (C’est ainsi que nous nommons en famille la période entre mon arrestation et mon retour dans la famille), jusqu’aux événements donc, j’étais fonctionnaire en charge de jeunes en grandes difficultés. J’avais, au fil des années, gravi les échelons et m’étais vu confier des responsabilités au niveau départemental. Je m’investissais totalement dans ce métier que j’avais choisi et que j’aimais. Bien que je ne compte pas mes heures, j’étais maître de mon emploi du temps et, grâce à des horaires décalés, j’avais beaucoup de disponibilités pour ma famille. Après le troisième enfant Monique avait choisi de travailler à mi-temps, tous les matins. Pendant qu’elle était en classe, je m’occupais de la maison et des plus petits. A midi, nous nous passions le relais, et je partais pour mes visites dans les familles, pour les réunions, etc. ... Je ne pouvais rencontrer les parents de mes " administrés " qu’à leur retour du travail. Le soir je rentrais le plus souvent très tard. Mon " jardin secret ", mes escapades extraconjugales s’étaient progressivement insinuées entre deux rendez-vous, ou pendant le retour à la maison. J’ai toujours essayé de " voler " le moins de temps possible à ma vie de famille. Petit à petit, j’avais appris à connaître tous les lieux de rencontre du département que je sillonnais à longueur de journée. Je jetais un œil... S’il n’y avait personne qui retienne mon attention, je poursuivais ma route.

Le jugement plus que sévère du tribunal, les neuf mois de détention, n’avaient qu’un seul but réel : m’interdire de rester fonctionnaire et de continuer à travailler avec des jeunes. Ce fut le cas. Pendant des mois je me démenais pour essayer de retrouver un emploi dans la prévention ou l’accompagnement de personnes en difficultés. En vain. Lorsque je sollicitais un emploi, tous ceux qui m’avaient soutenu pendant mon combat se défilaient plus ou moins élégamment. Finalement, écœuré, déçu, puisque je ne pouvais plus exercer le métier que j’aimais, je choisissais un emploi réputé très payant : l’informatique. J’empruntais l’importante somme nécessaire pour une formation privée intensive. Un an après ma sortie de prison je débutais comme analyste programmeur... A trente cinq ans je me lançais à corps perdu dans cette nouvelle aventure. Dans ce métier encore nouveau, j’étais un vieux. Mes chefs avaient mon âge, voire étaient plus jeunes. D’une certaine façon, j’ai eu de la chance. Consciente de ces problèmes d’âge, la conseillère d’orientation professionnelle du Centre de Formation m’avait dirigé vers une " start-up ". Une petite société de services qui débutait, en précisant laconiquement : " Si elle marche, vous progresserez avec elle... Si elle échoue... " Le patron s’est bien débrouillé. L’entreprise a progressé. J’ai su me faire apprécier. J’ai appris à connaître un de mes chefs, associé et ami du fondateur. Il m’a pris sous son aile. M’a tout appris. Je l’appelais " mon maître ". C’est grâce à lui si un jour j’ai pu me targuer du titre pompeux d’ " ingénieur conseil ". Il m’a aussi pris en amitié. L’une des rares fois dans ma vie professionnelle où j’ai profondément culpabilisé de masquer ma véritable personnalité à une personne qui, elle, me proposait son affection sans aucun calcul. Mais j’étais tétanisé par l’importance des enjeux... J’ai gardé mes distances. Trop. J’ai gaspillé sa générosité. Nous nous sommes perdus de vue. Pourtant, je suis sûr, si je faisais un signe... Mais, très égoïstement, seule une chose comptait : je devais faire mes preuves, gravir les marches quatre à quatre, être reconnu pour ma compétence, aussi. Je n’avais pas prévu et encore moins imaginé que je serais incapable d’exercer un métier sans m’y investir un minimum. Neuf ou dix heures par jour de travail, plutôt que le minimum syndical... Trois heures de transport quotidien, Région parisienne oblige. Parfois plus, selon la position géographique du client... Essayer de ne pas trop souvent manquer le repas du soir et le coucher des enfants... Reste pas beaucoup de temps pour cultiver ses jardins secrets...

Je pouvais être content et même fier. Douze ans après avoir débuté au bas de l’échelle, je dirigeais une petite société de service avec vingt cinq collaborateurs. Mais bonjour les frustrations...

La guerre du Golfe. La crise informatique. Plus besoin des autodidactes de mon espèce. Fussent-ils Directeurs. Le chômage. La dépression. Le doute. Deux ans de descente aux enfers, qui ont par moment des couleurs de jardins secrets... Pleins d’épines.

 

Enfin une chance pour rebondir. La possibilité de concilier les expériences précédentes : Formateur en réinsertion sociale. Cinquante ans et repartir à zéro. Recommencer à faire ses preuves, à remonter les marches disons... Deux par deux. S’investir à fond, pour un salaire de misère. Ne pas compter ses heures, de nouveau. Le transport, de nouveau. Jongler avec les horaires : Besoin d’un peu d’air pour tenir le coup. Mais de plus en plus difficile de faire des rencontres. Trente ans et trente kilos de trop, ça n’aide pas. Il faudrait s’arrêter, simplement poser le pied et regarder vers où on va. Non, tenir. Prendre des responsabilités. Protéger à tout prix cet édifice, cette famille, ma seule raison d’être, la seule justification des frustrations accumulées.

 

Et puis soudain, tout qui s’effondre...

Publié dans : Quand il faudrait s'assumer
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 18 février 2007 7 18 /02 /Fév /2007 17:40

Je ne veux pas faire preuve de pessimisme, ni avoir l’air de pleurnicher. Je sais que sur des tas de points ma situation de père est enviable. J’ai trois enfants adorables et en pleine santé. Ils ont traversé leur enfance et leur adolescence sans aucun des petits drames qui bien souvent donnent trop tôt des cheveux blancs aux parents. Pas de maladie grave. Pas d’accident important. Pas de conflit entre eux. Pas d’opposition significative à l’adolescence. Ils sont beaux, intelligents, cultivés (sans aucun doute plus que leurs parents). Ils ont pleinement adhéré aux idées progressistes que nous défendions, même si naturellement leur cheminement politique et social s’est parfois éloigné du notre.

Ils ont totalement compris et intégré mon combat pour le " droit à l’indifférence ", c’est à dire le refus de placer les individus dans des cases préétablies qui impliquent un comportement social. Comme le leur a souvent dit ma femme, " ce que les gens font dans leur lit ne regarde personne en dehors des deux partenaires... ". Ils ont donc naturellement approuvé ma volonté de vouloir " vivre comme n’importe qui ", et accepté les conséquences qui pouvaient en découler. Y compris pour eux-mêmes. En apparence et consciemment tout au moins.

 

C’est ici que le rôle du blog prend tout son sens. Il m’oblige à prendre de la distance, à essayer de créer une sorte empathie avec un lecteur hypothétique. Sinon de parvenir à être objectif, du moins de me montrer davantage critique vis à vis de mes écrits. A chaud, le plus difficile. Lorsque, seul devant mon ordinateur j’essaye de coucher des idées sur le clavier j’ai, selon l’image consacrée, le nez sur le guidon. Bien sûr, personne je pense n’écrit sans avoir en tête un lecteur potentiel. Mais ce ne peut être alors que ma femme ou mes enfants après ma disparition. Le sens même de mon discours en est faussé. Le censeur inconnu qui pourrait lire ces lignes peut avoir souffert, avoir perdu un enfant, en avoir un plus ou moins gravement handicapé, n’avoir jamais pu offrir des études à sa progéniture, voir celle-ci en très grande difficulté financière ou morale... Quand j’étais éducateur, j’ai côtoyé chaque jour ce quart-monde qui est à nos portes et que si peu de gens voient. Comment puis-je avoir des états d’âme ?

 

Tentative d’objectivité. Petits français moyens issus du peuple, nous sommes quand même, que nous le voulions ou non, des privilégiés. Des bénéficiaires de cet ascenseur social qui aujourd’hui est dramatiquement en panne. Ma femme, fonctionnaire, a toujours pu assurer le minimum même aux moments les plus difficiles. Nous avons deux revenus. Nous sommes propriétaires de notre logement. Ce n’est sans doute pas un hasard si nos enfants sont tous les trois " artistes ". Nous avons toujours privilégié leur plaisir de faire ce dont ils avaient envie à leur réussite sociale. Nous avons toujours voulu qu’ils soient libres. Sur beaucoup de points je pense que nous avons plutôt réussi. Ils sont maintenant loin du domicile familial, mais les liens sont restés très forts et les réunions de famille, bien que trop ponctuelles, sont toujours d’une très grande intensité. Débordantes d’amour et de tendresse. De quoi puis-je me plaindre ?

 

C’est idiot. Totalement imbécile sans doute. Sont-ils heureux ? Je ne sais rien de leurs états d’âme profonds. Ils ne nous ont jamais rien reproché. Ils font ce qu’ils aiment en vivant d’expédients. Et alors ? Mes inquiétudes ne peuvent faire référence qu’à des schémas sociaux que par ailleurs je réprouve ou critique. Ils ont la trentaine. Pas de compagne ou de compagnon. Pas d’enfant. Pour les garçons, pas de domicile fixe, pas de situation professionnelle stable. Très peu ou pas de trimestres de cotisation engrangés pour la retraite. Pas de perspective d’avenir construite et visible. Et alors ?

Un jour où nous essayions de parler de toutes ces incertitudes, Xav nous dit : " Vous verrez, un de ces jours l’un de nous trois deviendra célèbre, nous serons riches et vous aurez une retraite dorée ! ".

 

En fait, le grand mot que je n’arrive pas à prononcer, c’est " culpabilité ". Si j’avais la certitude que tout ce qu’ils vivent est LEUR choix, LEUR vie, LEUR problème, je pourrais couler une retraite paisible. Mais je ne peux pas écarter l’idée que tout ceci est la conséquence de mes choix et de notre mode de vie.

Quand ils étaient petits nous avions dû, inévitablement, leur expliquer que tous les gens ne pensaient pas obligatoirement comme nous, et qu’il fallait rester discret –notamment à l’école où ma femme professait- sur nos idées, notre mode de vie, nos fréquentations. Aucun problème de ce côté là. Ils avaient très bien assimilé nos particularités, nous demandaient parfois des explications sur les " différences ", et nous n’avons connu aucun incident. Ce que je considère comme une conséquence a été pour le moins inattendue pour moi. Il s’est produit une sorte de repli de la famille sur elle-même, comme pour faire bloc contre l’adversité extérieure. Rien ni personne n’était digne de s’introduire en notre sein à part les amis au courant de notre histoire. En constatant qu’aucun des trois ne faisait venir de petits copains ou copines à la maison, qu’ils recevaient leurs visites sur le perron en fermant la porte derrière eux, nous avons dû verbaliser ces difficultés. Il y eut un mieux, mais elles ont perduré plus ou moins fortement jusqu’à l’adolescence. Après, aussi soudainement, la tendance s’est inversée. Il n’était pas rare que nous commencions un goûter ou un repas à cinq et qu’il se termine à dix ou quinze... Mais l’interrogation est là, forte, culpabilisante : quelle vision du monde extérieur ai-je donné à mes enfants ? Les ai-je correctement préparés à une vie sociale ?

Pas une seule fois ils n’ont assisté à une dispute entre ma femme et moi. Nous avons toujours veillé à ne pas contrer l’autorité du conjoint en prenant des positions éventuellement contradictoires avec une décision prise en premier. Notre entente et notre complicité sur une multitude de points sont tangibles. Nous avons toujours partagé – autant que possible bien sûr- les tâches ménagères et les contraintes familiales... Et si nous leur avions donné une image trop idéalisée de la vie de couple, image trop parfaite, et qu’inconsciemment ils ne veuillent pas prendre le risque de faire moins bien ?

Le parrain de Frédéric me reprochait de m’être mis sur un piédestal inaccessible, et de les avoir embrigadés dans un combat qui n’était pas le leur. Et, malgré mes dénégations, si c’était vrai ?

 

Cette culpabilité revient à quelques questions fondamentales : Ai-je fait ce qu’il fallait pour mes enfants ? Ai-je vécu pour moi, par eux, ou POUR eux ? En ayant des enfants ai-je voulu exister –voire survivre- ou donner la vie ? Une famille, est-ce un cocon, un nid, ou une référence ? Aimer suffit-il à donner du bonheur ? N’auraient-ils pas été finalement plus heureux et plus épanouis si je n’étais pas revenu après les événements ?

Je dois vivre avec ces questions qui resteront sans réponse. Un temps encore.

Publié dans : Quand il faudrait s'assumer
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Retour à l'accueil

Vous ne savez plus où vous en êtes de votre ballade...

Pour un retour en 1ère page de l'accueil,

Cliquez sur la bannière ou bien

ICI   

 

Je continue à être surpris, lorsqu'un visiteur aborde ce blog par le petit bout de la lorgnette, sans se rendre compte, le moins du monde que je vis maintenant la plupart du temps au MAROC, à FES...

Alors que parfois il semble proche, tout proche... ICI ! Je vis ici !!

1011170025m

Clin d'oeil !

 

Bonjour...

    Pendant un an, j'ai tenu régulièrement ce blog, alors que j'accompagnais ma femme dans un combat perdu d'avance contre le crabe...

     

Dans une deuxième étape, le blog est redevenu un blog d'humeur. Un journal. Une béquille.
La chronologie n'avait plus d'importance.
  

 
  Puis est survenu l'incroyable : à 64 ans je suis tombé raide dingue d'une petite racaille de 20 ans, hétéro jusqu'au bout des ongles.
Une année de coups de gueule, de bonheurs inimaginables, de doutes et d'espoirs.
!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!    
      1er Février 2012
Je suis de retour dans le Royaume depuis un mois.    
      J'ai entrepris les démarches pour obtenir le statut de résident étranger au Maroc.
      Je ne peux plus me cacher derrière mon petit doigt : C'est ici et seulement ici que je parviens à vivre. Tant que l'administration française s'obstinera à lui refuser un visa de tourisme.
Je ne veux plus me torturer. Dans quelques mois peut-être, lorsque la France sera redevenue une République ouverte et démocratique...
. Pour l'instant je veux vivre. Vivre seulement, enivré par ce bonheur qui était devenu inenvisageable depuis tant d’années. Il est là, ici, maintenant.    
Je baigne dedans.    
       
!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!¡!    
 
       
 En tête de colonne, vous trouverez le sommaire des archives.

 

Visiteur

tumblr hit counter

Depuis le début :  22880 

En ligne : Selon OB :  5 

Qui je suis

  • Boby
  • Les petites histoires de Boby
  • Homme
  • 29/04/1945
  • Provence Région Parisienne ARLES Gascon Fès au Maroc
  • Amoureux Bisexualité Honnête à en crever
  • Veuf depuis décembre 2007, père de trois jeunes adultes. Gay depuis toujours. A 66 ans, je redécouvre l'amour avec un éphèbe marocain trois fois plus jeune !

Constat :

Après 2009, nouveau voyage au Maroc en 2010, et rencontre d'un jeune gay de vingt-trois ans.

Passion soudaine et prodigieusement agréable...

... Plus si soudaine que ça ! voici bientôt un an qu'il ne me quitte que pour aller travailler !

Le reste du temps... Quoi, quoi ?? Ben, imaginez...

Vieux ? Qui ose parler de vieux ?

Et si, là, se trouvait la raison raisonnable ?

 

Je vis cette relation intense que je désirais tant connaître avant de.

Quitter un bonheur aussi intense, aussi incroyable,  ne sera pas facile.

Pourtant. Je verrai.

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés