"Seuls se félicitent d'être arrivés ceux qui se savent incapables d'aller plus loin."
Amin Maalouf (Le Premier Siècle après Béatrice)
"Seuls se félicitent d'être arrivés ceux qui se savent incapables d'aller plus loin."
Amin Maalouf (Le Premier Siècle après Béatrice)
Voici bien un sentiment qui m’est totalement étranger.
Ce n’est pas une vantardise. C’est un handicap.
Je suis de cette génération d’homosexuels d’avant le Sida. J’ai été de ces honteuses qui le jour montraient leur meilleur profil impassible, et la nuit baisaient dans tous les coins, dans tous les buissons, dans tous les sous-bois plus fréquentés qu’en période de chasse aux champignons… Et tout ça, bien souvent sans connaître ni nom ni prénom du partenaire de quelques minutes, parfois même sans être capable de reconnaître son visage, le visage levé vers les étoiles pendant qu’une main ferme guide une tête dans sa besogne, ou toute l’attention s’étant concentrée sur un fessier… Alors, parler de jalousie…
Et puis, peut-être, voire surtout, mon manque de confiance en moi véritablement maladif me faisant considérer comme un cadeau, sinon comme une condescendance, qu’un individu quelconque accorde quelques instants d’attention à l’arrondi de ma braguette…
C’est une femme qui a réussi à m’arracher à cette quasi-haine de moi-même. Qui a réussi à me redonner un peu de confiance. Un peu, seulement. L’épreuve était trop insurmontable. Et puis il y eut mes enfants. A l’arrivée de chacun je me redressais un peu plus. Alors, outre le fait qu’il n’y avait pas lieu à interrogation, comment aurais-je pu seulement envisager d’exprimer le moindre soupçon de jalousie ? Après que je lui eus révélé mes orientations secrètes (que j’espérais dépassées), chaque seconde avec Monique était un cadeau invraisemblable. Elle m’honorait en m’aimant.
Et puis, lorsque « mes démons » m’ont repris, comment envisager seulement de douter d’elle, alors que je ne cessais de donner des coups de canif dans notre « contrat » ? Et encore ! Comme tout cerveau humain, la mécanique est beaucoup plus compliquée : en me regardant dans une glace, je devais concéder que ma culpabilité aurait été allégée par de petits écarts de sa part. Mais nada ! Elle m’aimait avec une exclusivité qui ne faiblit jamais malgré l’accumulation de mes frasques. Au contraire ! Au fil de nos discussions elle analysait son sentiment de souffrance jalouse qu’elle maîtrisait et renfonçait au plus profond parce qu’elle me savait impuissant à combattre ces pulsions, qu’elle m’aimait et voulait contrôler et accepter son sort. C’était bien ça : Monique voulait maîtriser tout et contrôler sa vie comme elle contrôlait sa classe de maternelle. Pour elle, la volonté devait surpasser tout. Si j’avais été un tant soit peu jaloux, j’aurais mis ces sentiments sous le boisseau…
Et puis Chérubin. Exclusif. Jaloux comme ce n’est pas permis.
Je suis le vieux. Le Hâj. Le sage. J’ai joué le moraliste qui condamnait ce sentiment pernicieux et ignoble : la jalousie. Oui, mais lui il a son caractère. Et il est exclusif. Il s’est mis en colère, et m’a accusé de ne pas l’aimer vraiment. « Quand on aime, on est obligatoirement jaloux et exclusif. » C’est simple, non ?
N’empêche. Ce que ma femme n’est pas parvenue à faire en quarante ans, lui, il l’a obtenu en trois coups de cuillère à pot. J’ai cessé de courir le guilledou. Enfin, j’ai cessé les parties de jambes en l’air. Mais j’ai toujours besoin de vérifier que j’éveille l’intérêt. Pour « parler seulement ». Bien entendu.
Au fil de ces deux ans et demi, nous avons appris à nous connaître et à nous aimer davantage. Il sait que je lui suis fidèle, même s’il râle et bouillonne en surprenant mes regards vers les séduisants éphèbes qui pullulent ici comme les puces sur le matelas d’un clochard… Pour ma part, je n’ai aucun doute le concernant : il ne quitte son boulot que pour se précipiter auprès de moi. Occasionnellement, rarement, il ressent le besoin de passer une soirée avec ses amis. Une petite séance dans un bar à chicha le samedi soir, ou, bien plus rarement encore, une sortie en boîte.
Ce fut le cas il y a quelques semaines. Il a pris la voiture pour aller passer une nuit dans une boîte de Fès. Le lendemain, comme à l’accoutumée, il me raconte sa soirée. Il a été dragué par une fille…
- On dansait, et elle m’a dit à l’oreille : « J’en envie de toi »… Dis, ça veut dire quoi ?
J’ai éclaté de rire.
- Tu ne vois pas ce que ça veut dire ?
- Ben, non. Envie de quoi ?
- Idiot ! Elle a envie de baiser avec toi ! C’est tout ! Vous ne parliez pas arabe ?
- Non, elle est pas marocaine. Elle est du Canada. C’est son père qui est de Fès. Elle parle presque pas le marocain.
- Et tu n’en as pas profité ? Nigaud !
- Ah ! Non ! Elle est avec un ami à moi ! C’est lui qui l’a amené et qui lui payait les bières ! Je peux pas !
- Pourtant, elle, ça ne la gênerait pas trop, il me semble !...
Nous en sommes restés là jusqu’à ce que nous prenions la voiture. Une carte postale traînait sur le siège passager.
- Ah ! Oui. Elle m’a donné son numéro de téléphone quand nous sommes revenus à la voiture…
- Et là, elle a écrit quoi ?...
- Ben, je sais pas…
- « J’ai envie de toi »…
- C’est vrai ??
- Regarde ! C’est mal écrit, mais bien lisible…
- Ah…
Nous avons longuement discuté. J’ai exprimé le « ridicule » de ne pas profiter de la situation. Si « son ami » ne sait pas accrocher sa copine, ce n’est pas sa faute à lui, Chérubin…
- Mais je n’ai pas envie de faire l’amour avec quelqu’un d’autre que toi ! C’est toi que j’aime !
- Je le sais que tu m’aimes, hé, p’tit con ! Mais tu as toujours dit qu’un jour tu te marierais, non ?
- Oui, mais…
- Quand ça arrivera, autant que ça se passe bien, non ? Ce ne sera pas idéal si tu n’as pas fait l’amour avec une femme depuis des années !
- Tu vois, tu ne m’aimes pas !
- Idiot ! Tu le sais que je t’aime ! Mais attention ! Je dis ça parce que c’est une fille, et une touriste ! Si c’était une fille d’ici ou un autre nounours, je te tordrais le cou comme un poulet !
Il a éclaté de rire, et tout s’est terminé dans un câlin. Je savais que je devais montrer une dose de jalousie. Sinon j’aurais insinué du doute. Et je voulais qu’il vive. Normalement.
Quelques jours plus tard je lui ai laissé la voiture, l’appartement, et je suis allé me promener au Centre Ville. Il a tenu son rôle d’homme. Mais je dois l’avouer, il y avait une phénoménale pince dans ma poitrine. J’ai souffert. De jalousie, je crois… Heureusement, deux jeunes ouvertement gays m’ont outrageusement dragué, nous avons parlé quelques heures. J’ai ainsi patienté. En regardant souvent ma montre.
Le soir, il m’a tout raconté. Il était satisfait, sans plus. Il s'amusait du fait qu'elle comme moi étions scotchés par sa "plaquette de chocolat"... Nous avons fait l’amour comme jamais depuis des mois.
- Je préfère avec toi…
Je n’ai pu rien dire après ça. J’ai essuyé silencieusement mes larmes avant de lui donner une nouvelle fois du plaisir. Je vis quelque chose d’exceptionnel. J’ai du mal à y croire. Mais je vis, tant que je peux.
Vous ne savez plus où vous en êtes de votre ballade...
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En ligne : Selon OB : 1
Fin Novembre 2010 je rencontrais mon Chérubin.
Aujourd'hui il approche de ses 25 ans, et j'ai moi-même dépassé les 68 bougies.
Depuis plus de deux ans et demi, je vis la relation à laquelle je n'ai jamais réussi à croire.
Et alors ?
Je ne fanfaronne pas. Je ne m’affiche pas : moins d’une quinzaine de lecteurs aborde ces pages, la très grande majorité ne dépassant pas l’affichage issu d’une requête vaseuse dans un quelconque moteur de recherche.
Les rares lecteurs réguliers attendent probablement la fin de l’histoire. Avec plus ou moins de sadisme, plus ou moins de curiosité.
C’est curieux. Je ne veux plus penser à ceux qui me lisent, d’où l’épuration en cours de la mise en page, et en même temps je suis incapable de fermer le blog. Encore moins de tout détruire. Fétichisme ?